Dès sa première rencontre avec Apichatpong Weerasethakul au Festival de Cannes, il y a de cela plusieurs années, Tilda Swinton a su qu’elle vibrerait un jour au diapason de l’univers particulier du cinéaste et plasticien thaïlandais. Le résultat du dialogue constant entre les deux artistes a pour titre Memoria. Entretien.

Publié le 20 mai
Marc-André Lussier
Marc-André Lussier La Presse

Depuis plus de trois décennies, Tilda Swinton fait partie des plus belles familles du cinéma. Seulement au cours des cinq dernières années, son parcours l’a menée vers des créateurs pour qui elle est une égérie, tout autant que vers des cinéastes à qui elle prêtait son talent pour la première fois. Tous, de Jim Jarmusch (The Dead Don’t Die) à Joanna Hogg (The Souvenir) en passant par Wes Anderson (The French Dispatch), Bong Joon-ho (Okja), Pedro Almodóvar (La voix humaine) et, même, les chantres de l’univers cinématographique de Marvel (dans lequel elle tient le rôle de The Ancient One), ont ceci en commun d’offrir des propositions fortes.

« La vérité est que tous ces cinéastes ont une véritable passion pour le cinéma », révèle l’actrice au cours d’un entretien par courriel accordé à La Presse. « J’adore les connaître et discuter avec eux. Ce sont les plus fascinants et brillants cinéastes de notre époque. J’entre dans leurs univers respectifs en toute connaissance de cause, inspirée par l’admiration que je leur porte. La question pour moi n’est pas de savoir comment entrer dans leurs mondes, mais de mesurer la chance que j’ai d’être invitée à jouer avec eux ! »

Une démarche singulière

Memoria, le plus récent opus d’Apichatpong Weerasethakul (Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures – Palme d’or à Cannes en 2010), constitue probablement l’une des expériences les plus radicales et singulières auxquelles l’actrice a participé. L’une des plus stimulantes aussi. Tilda Swinton y incarne une expatriée britannique installée à Medellín, en Colombie, qui se fait réveiller un jour par le son de ce qui semble être celui d’une explosion dans un chantier de construction, qu’elle est apparemment la seule à avoir entendu. Fidèle à sa démarche, le cinéaste thaïlandais utilise ce point de départ pour entraîner le spectateur dans une sorte de voyage métaphysique et sensoriel.

PHOTO FOURNIE PAR ENTRACT FILMS

Scène tirée de Memoria, film d’Apichatpong Weerasethakul

« Nous avons rêvé de ce film ensemble pendant 17 ans ! confie l’actrice. Nous sommes partis de l’idée d’une personne développant un lien particulier avec les éléments du lieu où elle se trouve. »

Pendant longtemps, nous ne savions pas où situer cette histoire, mais nous souhaitions qu’elle se déroule dans un endroit que ni l’un ni l’autre ne connaissaient, où tant Joei [Apichatpong] que moi allions nous sentir étrangers.

Tilda Swinton

En se rendant au festival de Carthagène, en Colombie, les deux artistes ont trouvé exactement ce qu’ils recherchaient, tant sur le plan du territoire que sur celui de la rencontre avec un pays et son peuple.

« Nous voulions un paysage naturel vibrant, où le passé résonne en révélant ses trésors, tout en évoquant aussi ses traumatismes. Lorsque nous avons tourné le film, en 2019, notre idée était d’établir un rapport avec l’histoire du pays, mais depuis, la Colombie a subi d’autres secousses. Memoria est devenu aussi un film sur le présent et l’avenir. Comme une blessure commune avec le passé. »

Une grâce

Memoria est une œuvre contemplative, constituée de longs plans séquences, souvent statiques. Tourné dans les montagnes de Pijao et à Bogotá, le long métrage comporte très peu de plans rapprochés. Aux yeux de Tilda Swinton, faire exister un personnage dans une telle démarche est une grâce.

« C’est une grâce à titre de spectatrice, mais aussi à titre d’interprète, précise-t-elle. Sur le plan pratique, cela signifie que ceux qui évoluent dans le cadre doivent trouver eux-mêmes le rythme de la scène, sa musicalité, sa durée. Nous arrivons à bouger instinctivement de façon libre et naturelle, en utilisant notre corps tout entier pour tracer l’émotion de l’histoire, ce qui est très libérateur. À bien des égards, je trouve ce travail plus près de la danse que n’importe quelle autre discipline. Le cinéma d’Apichatpong repose sur l’utilisation de l’espace et la précision du geste. »

PHOTO FOURNIE PAR ENTRACT FILMS

Scène tirée de Memoria, film d’Apichatpong Weerasethakul

Memoria marque également le retour de l’actrice dans un rôle principal au cinéma. Pendant plusieurs années, Tilda Swinton a évité les longs tournages loin de chez elle afin d’être près de ses enfants, le temps de les voir grandir avant qu’ils partent.

Cela s’ajoute à la satisfaction d’avoir enfin pu mener à terme un projet que nous avons porté pendant tant d’années. Memoria m’a remise en contact avec une façon de travailler que j’adore. Développer un film et participer à chaque étape de son évolution, plutôt qu’arriver sur un plateau et en repartir aussitôt, me rend vraiment heureuse.

Tilda Swinton

D’abord venue au métier d’actrice grâce à une troupe faisant du théâtre expérimental à l’université, alors qu’elle se dirigeait plutôt vers la poésie, Tilda Swinton admire le cinéma « pur ». Elle raconte être une admiratrice du cinéma d’Apichatpong Weerasethakul depuis le premier film du cinéaste qu’elle a vu, il y a maintenant près d’une vingtaine d’années.

« Le sentiment d’immersion qu’il offre au spectateur, l’enchantement de ces moments suspendus et la poésie de ses images ont fait en sorte que je suis tombée instantanément amoureuse de son cinéma. »

Lauréat, ex æquo avec Le genou d’Ahed (Nadav Lapid), du prix du jury au Festival de Cannes l’an dernier, Memoria prend l’affiche ce vendredi au Cinéma du Parc, à Montréal, pour une semaine seulement. À compter du 3 juin, le long métrage pourra être vu au cinéma Le Clap à Québec.