Le Mal prend différentes formes. Samian l’apprend à ses dépens dans L’inhumain, qui est bien plus qu’un simple suspense horrifique autochtone. Nous avons rencontré le comédien et chanteur anichinabé.

Publié le 21 avril
Martin Gignac Collaboration spéciale

Le septième art québécois flirte de plus en plus avec le cinéma de genre. Il se fait toutefois plus discret chez les artistes autochtones, si ce n’est le réalisateur micmac Jeff Barnaby qui en a étonné plus d’un avec Blood Quantum et Rhymes for Young Ghouls. C’est d’ailleurs le désir d’explorer ces nouvelles contrées cinématographiques qui a poussé Samian à participer à L’inhumain, premier long métrage réalisé et scénarisé par le producteur Jason Brennan (Pour toi Flora) et présenté ce jeudi aux Rendez-vous Québec Cinéma.

Je trouvais ça audacieux d’aborder sans la nommer la légende algonquienne du Wendigo. D’autres cinéastes ont essayé et ça n’a pas toujours réussi. J’étais curieux de voir de quelles façons un Anichinabé comme Jason allait traiter le sujet.

Samian

Le Wendigo est une créature maléfique issue du monde spirituel qui vient hanter les vivants. Il s’en prend à Mathieu (Samian), un neurochirurgien qui voit sa vie personnelle et professionnelle voler en éclats. Un esprit faible qu’il pourra corrompre à sa guise.

Cette figure surnaturelle possède une portée métaphorique qui est propre à chaque spectateur. Elle peut ainsi représenter les parts d’ombre du protagoniste, ses blessures mal cicatrisées, sa communauté déracinée, la cupidité de l’être humain, le spectre du système colonialiste, etc. Une malédiction palpable qui demeure toutefois intangible.

« C’est un peu toutes ces failles, dit-il. Je crois qu’on vit dans une société malade. Mon personnage pense qu’il a tout pour être heureux, que ce soit l’amour, la famille, le travail et les biens matériels. Mais à l’intérieur de lui, il est complètement vide, troublé. Il est à la recherche de quelque chose. Il n’est jamais rassasié de quoi que ce soit. Et ça le rattrape. »

Affronter ses démons

Ce mal qui le ronge est intimement lié à son passé. Enfant, Mathieu a assisté à un évènement qui l’a marqué à jamais. Impossible d’oublier cette nuit où il a vu son père paralysé par le Wendigo, la créature lui ayant littéralement volé son âme.

Cela renvoie aux traumas d’antan. On parle beaucoup de dépression et d’anxiété qui se transmettent de génération en génération. Il y a ça qui existe chez les Premières Nations depuis tellement longtemps…

Samian

Une façon de guérir, ou, du moins, d’atténuer ses souffrances, est de fouler à nouveau le territoire de son enfance et de ses ancêtres pour disperser les cendres de son père. Un geste symbolique qui l’obligera à affronter ses peurs une bonne fois pour toutes.

« Personne ne veut faire face à ses démons, admet la vedette d’Hochelaga, terre des âmes. Mais à un moment donné, on doit les affronter… Je l’ai vécu il y a huit ans en allant enterrer mon père en Abitibi. Même si je devais interpréter un personnage, ce coup de téléphone va arriver une fois dans notre vie et on se doit de faire face à ses traumatismes. »

PHOTO FOURNIE PAR NISH MEDIA

Cela ne se fait évidemment pas sans heurts. Dans le cas de Mathieu, la reconquête de son identité l’obligera à arpenter une forêt ancestrale qui cache mille dangers, y puisant néanmoins le courage nécessaire afin de terrasser les forces obscures. Une métamorphose tout en subtilité, à l’image du jeu de Samian, dont l’assurance et le charisme prennent du galon à chaque nouveau projet cinématographique.

« C’est l’expérience, souligne-t-il. J’ai fait mon premier film il y a 10 ans. Avec Roche papier ciseaux et Chasse-galerie – La légende, c’était des personnages plus proches de moi. J’ai l’impression que plus le personnage est près de toi, plus tu es limité en tant qu’acteur. Alors que dans L’inhumain, il est tellement loin de moi que j’ai l’impression que je n’ai plus de limites. Ton terrain de jeu devient immense et tu as beaucoup plus de liberté. »

Multiplier les voix

Une liberté qu’on observe également dans la mouvance d’œuvres récentes comme Bootlegger, Night Raider, Beans et Je m’appelle humain qui mettent au premier plan la parole autochtone en explorant des thématiques riches et nécessaires au cinéma.

« C’est à notre tour de raconter notre histoire, souligne celui qui était à l’affiche de la série Aller simple. Culturellement, socialement, avec tout ce qui s’est passé, qu’on parle de Kamloops ou de Joyce Echaquan, j’ai l’impression qu’on est dans une ère de changement. On ne peut plus seulement avoir le point de vue colonial. On est vraiment rendus à un tournant. Je trouve ça super intéressant, où le cinéma s’en va. »

La création ne se fait donc plus à sens unique. Au contraire, elle se développe en parallèle et même en collaboration, érigeant des passerelles entre les gens et les cultures. « On va bâtir ce pont-là, assure Samian. C’est ce que j’ai toujours voulu faire avec mon art. Sur les plateaux de tournage, c’est hallucinant de voir autant d’autochtones que de non-autochtones s’engager ensemble pour faire des films. Il y a vraiment une rencontre qui se crée, un mélange enrichissant. On raconte tous la même histoire et c’est magnifique. »

L'inhumain est présenté ce jeudi à 21h au Quartier Latin dans le cadre des Rendez-vous Québec Cinéma. Il prendra l'affiche le 29 avril.