Catherine Dorion et ses collègues députés de Québec solidaire Émilise Lessard-Therrien et Sol Zanetti ont produit, avec les budgets de publicité de leurs circonscriptions, le documentaire Renouer, réalisé par Samuel Matteau, Maxime Laurin et Dorion elle-même. Ce film sur le temps, la communauté et le territoire sera présenté au Cinéma Cartier à Québec les 22, 23 et 24 mars, et sera diffusé en salle un peu partout au Québec en avril.

Publié le 22 mars
Marc Cassivi
Marc Cassivi La Presse

Marc Cassivi : Votre film aurait pu s’appeler Rêver mieux…

Catherine Dorion : On a cherché longtemps un titre, puis on s’est demandé quel était l’élan qui avait lancé notre discussion. Notre conversation collective est rendue aussi atomisée que peut l’être le monde médiatico-politique vis-à-vis du reste de la population, mais aussi la population elle-même, à cause des réseaux sociaux et des chambres d’échos. On assiste à l’atomisation des individus et à l’atomisation des communautés. Quand on a commencé à faire toutes ces entrevues, on allait vraiment au hasard des endroits et des gens. On était ouverts aux surprises et à la découverte. On a posé des questions vraiment fondamentales : De quoi as-tu peur ? Qu’est-ce qui te fait rêver ? Qu’est-ce que tu souhaites pour le Québec, même lorsque tu ne seras plus là ? Assez vite, on s’est rendu compte que c’était pas mal tout le temps les mêmes préoccupations qui revenaient. Ce qui, pour nous, est la base de ce qui pourrait être une ébauche de projet de société, qu’on n’a plus en ce moment dans notre conversation collective.

M. C. : Entre ces conversations avec des immigrants, des enfants d’immigrants, des Autochtones, des personnes âgées, des camionneurs, tu as senti que vous aviez trouvé un fil d’Ariane, un lien commun entre leurs aspirations ?

C. D. : Oui, et c’est pour ça que ce sont les scènes qu’on a gardées dans le film. Ce qui revenait souvent est précisément ce lien commun. Ce n’est pas un éditorial, même si ce sont des thèmes qui me touchent profondément : le manque de temps, le besoin de communauté, le besoin de profiter de la nature. C’est un film sur le temps et sur le territoire. C’est fondamental : l’être humain qui veut être connecté au territoire et aux gens qui l’entourent. Je suis convaincu que tout le monde ressent l’affaiblissement de cette connexion-là. Quand tu prends la peine de laisser aux gens le temps de l’exprimer, ça ressort d’une manière assez semblable d’un groupe à un autre.

M. C. : J’y ai senti un désenchantement face au processus politique. « On est aspirés par la procédure », dit Sol Zanetti, qui chante une chanson sur les petits papiers que vous vous passez à l’Assemblée nationale pendant la période des questions. Est-ce une façon de dire qu’après quatre ans, tu en as eu assez de la politique ?

C. D. : Je me pose tout le temps cette question-là. En fait, je peux te dire que tout le monde qui est en politique se la pose. On fait de la politique pour changer les choses. Et il y a bien des choses absurdes qui découlent du système politico-médiatique et qui alimentent la politique québécoise aujourd’hui. Ce combat-là n’est jamais gagné. Il y a des moments où je me demande quel sens je peux donner à ce que je fais et il y en a d’autres où je me dis que c’est exactement pour ça que je suis en politique. Je ne serai pas en politique jusqu’à 60 ans.

M. C. : Tu dis que le film n’est pas un éditorial, mais le résumé de la parole commune de tous ces gens que vous avez rencontrés. On a quand même l’impression que c’est une sorte de manifeste. Le Refus global écologiste et anticapitaliste de l’aile gauche de Québec solidaire. Je me trompe ?

C. D. : Quand tu demandes aux Québécois : « Est-ce que vous êtes pour la sauvegarde de l’environnement ? Est-ce que c’est une valeur qui vous tient à cœur ? », évidemment, tout le monde dit oui. Mais ce n’est pas juste parce qu’ils veulent bien répondre au sondage. Quand tu leur demandes : « Est-ce que vos communautés vous tiennent à cœur ? Est-ce que le fait d’avoir le temps de prendre soin des gens que vous aimez vous tient à cœur ? », la grosse majorité des gens aussi va répondre : « Mais oui, bien sûr ! » Et quand tu demandes : « Est-ce que c’est très important pour vous de posséder plein d’objets ? », la grosse majorité des gens va dire : « Non, c’est l’amour le plus important. » Il y a une philosophie là qui, oui, ressemble à un lieu commun. Mais moi, quand des gens me disent : « Tu sais, c’est juste ça qui compte », des fois, j’en viens les larmes aux yeux, même si je le sais depuis toujours. Des fois, on a besoin de se le rappeler et de se le dire. De célébrer, de chanter, de faire des œuvres autour de ça. Ce film, c’est un peu ça. Est-ce que c’est partisan ? La raison pour laquelle je m’implique en politique, c’est pour l’environnement, pour l’amour, pour la communauté. C’est aussi la raison pour laquelle j’ai choisi ce parti-là. Pour moi, c’est cohérent. Ce serait bizarre que je milite pour qu’on travaille plus et qu’on gagne plus d’argent !

M. C. : Je ne voulais pas dire que c’est partisan, mais qu’il y a quelque chose d’un manifeste de vos valeurs profondes et fondamentales…

C. D. : Les « valeurs québécoises » ont été monopolisées par un certain courant politique. La communauté, l’amour du territoire, chercher un sens dans notre passé et dans nos souhaits pour l’avenir, pour moi, c’est ça, les valeurs québécoises.

M. C. : Quand tu vois par exemple Éric Duhaime qui arrive avec un parti très à droite et qui a un succès immédiat dans les sondages, est-ce que ça te décourage ? Comme tu le dis, personne ne va dire qu’il est contre l’environnement. Mais quand vient le temps de voter, bien des électeurs ne veulent surtout pas qu’il reste moins d’argent dans leurs poches…

C. D. : En général, les gens votent selon leurs affects. Avec ce film, je veux m’adresser à l’affect des gens parce que je pense que c’est là que la gauche est rendue. On le sait que la science est de notre bord, côté environnement. Que les sciences sociales aussi nous donnent raison par rapport à toutes sortes d’enjeux sociaux. Mais on ne peut pas s’arrêter à ça. Il y a plusieurs types de politiciens. Il y a des politiciens qui veulent s’adresser à l’affect ou à l’intelligence des gens de façon sincère et respectueuse. Et il y a clairement des politiciens qui sont moins sincères. Ils savent qu’ils ont juste à dire telle chose et que ça va fonctionner, en se foutant que ce ne soit pas cohérent. C’est ce qui me désole des politiciens d’extrême droite. Ils disent aux gens ce qu’ils veulent entendre pour pouvoir passer en douce tous leurs projets, qui sont de détruire l’État social, d’appauvrir les gens et de donner plus de liberté aux plus riches d’exploiter les gens qui ont moins de chance et l’environnement, parce qu’il y a une piasse à faire. Ils se présentent comme des sauveurs, comme les défenseurs de la liberté, à la manière de Radio X. Mais est-ce que tu es libre quand tu travailles 60 heures par semaine pour payer ton loyer ?

M. C. : Tu dis qu’il n’y a plus de conversation autour d’un projet de société commun. Le film donne l’impression que sans l’indépendance, le Québec erre sans but. Est-ce vraiment, selon toi, le seul projet collectif possible ?

C. D. : Pensons au mot « indépendance ». Le mode d’organisation sociale dans lequel on est en ce moment ne favorise pas l’indépendance des gens ni des communautés ni d’un peuple. On est tellement divisés, atomisés et dépendants de ceux qui sont au-dessus de nous, autant politiquement qu’économiquement et financièrement, qu’on n’a plus le niveau d’entraide qui rend possible plus d’autosuffisance. Donc notre autonomie collective, que ce soit au niveau d’un quartier, d’un village, du pays ou même de la famille, est affaiblie. Plus on est seul, dans la culture néolibérale, plus on est exploitable, plus on est manipulable, plus on est vulnérable et moins on est indépendant. Revenir au local, c’est aussi peut-être laisser faire le Canada et donner les pouvoirs au Québec et aux régions du Québec. Je pense que collectivement, on est enfermés dans des murs qui sont dans notre tête. C’est ce que Sol [Zanetti] dit quand il affirme que ça a toujours été une lutte entre le possible et l’impossible. La lutte politique, ce n’est pas tant de gagner, par exemple, sur ceux qui disent qu’il faut bâtir un pipeline. C’est de se convaincre que c’est possible de réaliser ou de faire avancer ce qui nous tient vraiment à cœur : l’humain et le territoire.