Le cinéaste italien Paolo Sorrentino a attendu d’être un homme mûr avant de se lancer dans un film basé sur ses souvenirs d’adolescence. En plus d’être son plus personnel, La main de Dieu est aussi le long métrage qui marque une nouvelle étape dans l’œuvre du réalisateur de La grande bellezza. Entretien.

Publié le 13 déc. 2021
Marc-André Lussier
Marc-André Lussier La Presse

Dans La main de Dieu, un évènement tragique vient bousculer la vie de Fabietto, l’adolescent dont Paolo Sorrentino fait son alter ego dans son film à caractère autobiographique. Sans rien divulgâcher, nous pouvons quand même dire que les circonstances étonnantes dans lesquelles cette tragédie survient dans La main de Dieu sont en tous points conformes à la réalité.

« C’est pour ça qu’encore aujourd’hui, j’estime devoir ma vie à Diego Maradona, confie le cinéaste au cours d’un entretien en visioconférence accordé à La Presse. Quand il est mort l’an dernier, j’ai eu beaucoup de peine, comme des millions d’admirateurs de partout dans le monde, mais ce fut aussi pour moi un deuil personnel à faire. Ce fut très douloureux. »


IMAGE FOURNIE PAR NETFLIX

Filippo Scotti a été choisi pour incarner l’alter ego de Paolo Sorrentino dans La main de Dieu (È stata la mano di Dio), un film dans lequel le cinéaste évoque ses années de jeunesse.

Comme une intervention divine

Reportons-nous aux années 1980. Dans le quartier du Vomero à Naples, où il grandit, Paolo Sorrentino, alors adolescent, a du mal à croire aux rumeurs voulant que Diego Maradona, meilleur joueur de soccer du monde et idole absolue du jeune homme, puisse quitter le FC Barcelone pour se joindre à une équipe de bas de classement à Naples. L’arrivée de ce messie argentin redonne enfin à la ville italienne mal aimée un sentiment de fierté comme elle n’en avait pas connu depuis longtemps.

« Naples est pleine de contradictions, fait remarquer le cinéaste. Il y a de tout dans cette ville, qui est à la fois dangereuse et poétique. Comme elle a été dominée à différentes époques par différents régimes, il y existe un genre de kaléidoscope unique en son genre. »

J’habite à Rome depuis maintenant longtemps, mais en tournant ce film, j’ai quand même retrouvé [Naples] telle que je l’ai connue dans ma jeunesse. La main de Dieu est une forme de lettre d’amour pour elle.

Paolo Sorrentino

Le jour même où, pour une toute première fois, il est allé assister seul à un match du SSC Napoli dans lequel jouait Diego Maradona, le drame évoqué dans son nouveau long métrage est survenu à un endroit où, en principe, il aurait dû être. N’eût été cette décision de se rendre au stade pour voir jouer la nouvelle vedette de l’équipe locale, l’adolescent qu’était alors Paolo Sorrentino y serait sans doute passé lui aussi.

« J’ai attendu d’être prêt avant de raconter mon histoire, indique-t-il. Je voulais prendre assez de recul afin d’éviter certains pièges, notamment celui de la complaisance envers les épisodes plus douloureux. Je crois que ce genre de blessure doit être cicatrisée avant d’être évoquée dans un film. Pour ça, il faut du temps. »

Un personnage comme un autre

Filippo Scotti, qui a participé également à cette discussion avec La Presse, a été choisi par Paolo Sorrentino pour incarner cet adolescent dont la vie est directement inspirée de la sienne. Bénéficiant d’une certaine expérience à la télé italienne, le jeune acteur trouve ici sa première grande partition au cinéma.

PHOTO JOEL C RYAN, INVISION/ASSOCIATED PRESS

Filippo Scotti et Paolo Sorrentino lors de la présentation de La main de Dieu à la Mostra de Venise. Le film a obtenu le Grand Prix du jury.

« Quand j’ai décroché le rôle, à la fin d’une audition finale, j’ai préféré ne pas trop creuser dans la vie même de Paolo pour plutôt me concentrer sur le scénario et aborder le personnage comme je le ferais pour n’importe quel autre, explique Filippo Scotti. Autrement, l’idée d’incarner Paolo adolescent, en face de lui pendant deux mois, aurait été trop intimidante et anxiogène. J’ai préféré ne pas trop y penser ! »

Le cinéaste précise de son côté avoir choisi de ne pas en dire beaucoup à celui qui interprète son alter ego. « Je n’ai eu qu’à intervenir parfois pour régler de menus détails, mais Filippo a tout saisi du personnage dès le départ. Ça se voyait déjà lors des auditions », ajoute-t-il.

À propos de Netflix

Si le réalisateur de La grande bellezza, lauréat de l’Oscar du meilleur film en langue étrangère en 2014, a déjà fait l’expérience des plateformes de diffusion (ses séries The Young Pope et The New Pope ont été réalisées pour la chaîne spécialisée HBO), il propose pour la première fois un long métrage dont Netflix assure la distribution exclusive. Même si La main de Dieu est présenté dans quelques salles de cinéma dans le monde (y compris à Montréal), il reste que la vaste majorité du public verra cette œuvre sur la plateforme du géant de la diffusion en ligne.

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La main de Dieu est le film le plus personnel de Paolo Sorrentino, ici vu sur le plateau de tournage.

« Il est certain que je préfère le grand écran, mais en même temps, je ne suis pas aussi fondamentaliste que certains autres cinéastes là-dessus, affirme Paolo Sorrentino. Les modes de diffusion changent, la relation entre une œuvre et le spectateur également, mais ça ne veut pas dire que le lien est moins valable parce que le spectateur peut arrêter et reprendre un visionnement quand il le souhaite.

« J’y vois un parallèle avec le livre à cet égard, poursuit-il. Il est quand même rare qu’on lise un livre d’un bout à l’autre sans arrêt et ça n’altère pas notre sentiment de lecteur pour autant. Je crois que pour un spectateur qui regarde vraiment, l’expérience pourra être aussi satisfaisante sur une plateforme qu’au grand écran. »

Un sentiment de renouveau

Ayant amorcé sa carrière en tournant à Naples L’homme en plus, il y a 23 ans, Paolo Sorrentino estime que La main de Dieu, son 9e long métrage, pourrait marquer une étape dans sa démarche de cinéaste.

« À l’époque de L’homme en plus, tout pour moi était nouveau, à découvrir. Là, c’est plus dur. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles j’ai voulu faire La main de Dieu, qui est très différent de mes films précédents. Grâce à La main de Dieu, je suis retombé amoureux du cinéma en découvrant des choses que je n’avais jamais faites auparavant. J’ai pu improviser exactement de la même façon que je l’ai fait pour mon premier film. On verra où ça mènera, car je ne sais pas encore de quoi sera fait mon prochain. »

Lauréat du Grand Prix du jury à la Mostra de Venise, aussi candidat italien aux Oscars dans la catégorie du meilleur film international, La main de Dieu (È stata la mano di Dio est le titre en version originale italienne) est à l’affiche en salle. Il sera offert sur Netflix le 15 décembre.