Né à Montréal de parents émigrés cubains, David Alvarez s’est retrouvé sur une scène de Broadway à l’âge de 14 ans pour tenir le rôle-titre dans Billy Elliot – The Musical. Une douzaine d’années plus tard, le jeune homme brille dans la nouvelle adaptation cinématographique de West Side Story, réalisée par Steven Spielberg, où il tient le rôle de Bernardo, chef de la bande des Sharks. Entretien avec un acteur dont le parcours n’est pas banal.

Publié le 10 déc. 2021
Marc-André Lussier
Marc-André Lussier La Presse

David Alvarez a vécu les neuf premières années de son existence à Montréal. Auprès de ses parents d’origine cubaine, qui ont fui leur pays pour refaire leur vie en nos terres, l’enfant s’exprimait en espagnol tout en apprenant le français à l’école. « Mais j’ai oublié un peu mon français », lance modestement dans la langue de Molière celui qui vit aux États-Unis depuis que son père, biochimiste ayant trouvé un emploi dans le domaine de la recherche scientifique à San Diego, a installé là-bas la petite famille. David Alvarez en était alors à sa troisième année d’études primaires.

« J’ai suivi mes premiers cours de danse à Montréal quand j’étais enfant, confie-t-il au cours d’un entretien en visioconférence accordé à La Presse. Ma mère a été actrice à Cuba et elle souhaitait vraiment que l’art fasse partie de ma vie. Je ne pourrais en être plus heureux ! »

Une bourse d’études et un Tony Award !

Peu de temps après son arrivée dans le sud de la Californie, l’enfant s’est mis à la danse de façon encore plus sérieuse et s’est inscrit un jour à l’école de l’American Ballet Theatre. Ses aptitudes lui ont valu une bourse d’études de la part du vénérable établissement. À 11 ans, David Alvarez déménage à New York pour suivre le programme d’entraînement de la prestigieuse compagnie. Un magazine de danse le proclame « étoile montante ». C’est là que le repère la directrice de distribution de Billy Elliot The Musical, alors à la recherche de trois garçons qui pourraient interpréter le rôle-titre en alternance.

PHOTO FOURNIE PAR 20TH CENTURY STUDIOS

David Alvarez (au centre) dans West Side Story, un film réalisé par Steven Spielberg

J’ai eu peur, car il y avait plein de disciplines à intégrer en plus de la danse : le chant, le jeu, l’acrobatie, la claquette, et il me fallait en plus apprendre l’anglais avec un accent. J’étais intimidé, mais en même temps, j’espérais ce genre de défi. Puis, j’ai décroché le rôle, je me suis entraîné. Et je me suis retrouvé à Broadway !

David Alvarez

En 2009, sa performance lui a valu de partager avec Kiril Kulish et Trent Kowalik, les deux autres interprètes du même rôle, le Tony Award du meilleur acteur principal dans une comédie musicale. Malgré l’obtention du trophée symbolisant le plus haut degré d’excellence à Broadway, l’adolescent décide pourtant de tout laisser tomber peu après. Pendant des années, ni le monde du théâtre musical ni celui du showbiz n’ont eu de nouvelles de David Alvarez.

PHOTO BRYAN BEDDER, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

En 2009, David Alvarez, Kiril Kulish et Trent Kowalik, qui ont interprété le rôle-titre en alternance, ont obtenu conjointement le Tony Award du meilleur acteur principal dans une comédie musicale grâce à leur performance dans Billy Elliot – The Musical. Les voici avec Elton John.

« J’avais besoin de sortir de cette bulle, d’aller voir le monde un peu, souligne-t-il. Comme j’ai toujours été intéressé par le monde militaire, j’ai fait l’armée pendant trois ans. Ensuite, j’ai vécu au Mexique pendant trois autres années, très inspiré par le livre — et le film — Into the Wild [le récit de Jon Krakauer a été porté à l’écran par Sean Penn]. Il me fallait voir ce que j’avais envie de faire de ma vie. Steven Spielberg m’a ramené de cette aventure de façon tellement stimulante qu’il a rallumé en moi l’étincelle de l’artiste. Je ne me vois plus vivre sans exercer ce métier. »

Une proposition sortie de nulle part

David Alvarez ne s’attendait strictement à rien quand il a reçu un courriel d’une directrice de distribution, qui se souvenait de lui dans Billy Elliot The Musical, évoquant le projet fou de Steven Spielberg. Le réalisateur d’E. T. avait l’intention de s’initier au genre de la comédie musicale en réalisant une nouvelle adaptation cinématographique de West Side Story, 60 ans après celle de Robert Wise et de Jerome Robbins.

« C’était tellement étrange, rappelle l’acteur. C’est comme si cette proposition arrivait de nulle part. Quelque chose à l’intérieur de moi me disait d’enregistrer quand même une vidéo maison et de l’envoyer. On m’a ensuite fait venir à New York pour un essai avec Ariana [DeBose, interprète d’Anita]. Quand j’ai reçu l’appel de Steven, j’ai un peu paniqué, mais j’ai néanmoins voulu avoir l’air professionnel.

— Monsieur Spielberg, comment allez-vous ?

— Oh ! Appelle-moi Steven parce que je vais t’appeler Bernardo maintenant.

« C’est comme ça que j’ai su que j’avais le rôle, poursuit-il. Ça donne le vertige parce que tu te demandes alors comment être à la hauteur. Quand j’ai vu le film de 1961, j’ai adoré ce que George Chakiris avait fait. Il était un Bernardo parfait et je me demandais comment faire pour pouvoir m’en approcher. Ma seule option était de suggérer quelque chose de complètement différent, de suivre ma propre voix. Steven tenait à ce que nos personnages soient nos propres créations. »

PHOTO FOURNIE PAR 20TH CENTURY STUDIOS

Ariana DeBose et David Alvarez dans West Side Story, un film réalisé par Steven Spielberg

Une boucle est ainsi bouclée. À l’époque où il jouait Billy Elliot à Broadway, David Alvarez était allé voir, un soir de relâche, une reprise de West Side Story dans un théâtre voisin. Ce tout premier contact avec l’œuvre d’Arthur Laurents, Stephen Sondheim et Leonard Bernstein fut pour lui une révélation.

« Je me souviens être ressorti de la salle en me disant qu’il me fallait jouer dans cette comédie musicale un jour, faire partie de ce show-là. Je ne savais ni quand ni comment, mais j’étais tombé amoureux de tous les aspects de ce spectacle. Le fait qu’elle puise sa source dans Roméo et Juliette — j’aime aussi beaucoup Shakespeare — n’a fait qu’attiser davantage ma passion pour cette œuvre. »

Le cœur rempli de gratitude

David Alvarez a vu le film de Steven Spielberg au moins cinq fois jusqu’à maintenant. Si le premier visionnement fut difficile, en raison de son regard critique sur lui-même, le jeune homme estime exceptionnel l’accomplissement de tous les artisans.

PHOTO JAMIE MCCARTHY, AGENCE FRANCE PRESSE

Ansel Elgort, Corey Stoll, Rachel Zegler, Josh Andres Rivera, Steven Spielberg, Mike Faist, Rita Moreno, Brian d’Arcy James, Ariana DeBose et David Alvarez lors de la première new-yorkaise de West Side Story, tenue le 29 novembre.

« Je suis là pour de bon maintenant, dit-il. J’ai eu besoin de faire des expériences un peu folles, mais elles ont toutes contribué à me préparer pour ce que je vis en ce moment. Je ne sais pas ce qui m’attend et j’accueille tout ce qui m’arrive un jour à la fois. Ça ne me dérange pas d’attendre des années, s’il le faut, pour trouver un projet aussi inspirant que celui-ci. »

Ayant toujours de la famille dans la métropole québécoise, oncles, tantes, cousins, David Alvarez revient dans sa ville natale de temps à autre, bien que sa vie soit maintenant ailleurs.

« Quand mes parents ont quitté Cuba, plusieurs autres membres de la famille les ont suivis pour se refaire une existence à Montréal. Ils ont pu y élever leurs enfants et leur donner une vraie chance dans la vie. Pour ça, je serai éternellement reconnaissant au pays qui les a accueillis. »

West Side Story est à l’affiche en salle.