Dans les années 1960, Jean-Pierre Améris n’a pas vécu exactement le même genre d’enfance que l’auteur Sorj Chalandon, mais la lecture du roman autobiographique de ce dernier a quand même éveillé en lui des souvenirs personnels. Dans Profession du père, Benoît Poelvoorde prête ses traits à un père à la fois rêveur, mythomane et tyran.

Marc-André Lussier
Marc-André Lussier La Presse

À une certaine époque, au Québec, il suffisait qu’une mère de famille dise « Attends que ton père arrive ! » pour que les enfants se tiennent « le corps raide et les oreilles molles ». Dans la famille de Jean-Pierre Améris (L’homme qui rit, Les émotifs anonymes), à Lyon, la formule annonciatrice de mesures disciplinaires était « Papa va arriver ! ». D’où la naissance, parfois, de sentiments ambigus envers un être qui protège et tyrannise à la fois.

« C’était comme ça dans plusieurs familles, rappelle le cinéaste au cours d’un entretien en visioconférence accordé à La Presse. La maison est censée être un abri pour les enfants, mais plusieurs d’entre eux l’ont plutôt vécue comme un lieu d’angoisse. C’était le cas chez nous en tout cas. Chaque fois que ma mère nous invitait à table, j’y allais toujours avec une boule dans le ventre parce que c’est à ce moment que survenaient les crises. Le roman de Sorj a fait remonter tout ça à la surface. »

Dans l’esprit d’un mythomane

Dans Profession du père, son roman autobiographique, Sorj Chalandon a aussi raconté ses années d’adolescence, mais Jean-Pierre Améris a préféré se concentrer dans son adaptation à la partie consacrée à l’enfance. Campé dans une ville de province au cours des années 1960, le récit emprunte le regard d’Émile (Jules Lefebvre), un garçon de 12 ans très admiratif d’un père mythomane (Benoît Poelvoorde) qui l’entraîne dans ses lubies. Véritable héros aux yeux de son fils, cet homme a tour à tour été chanteur, footballeur, professeur de judo, parachutiste, espion et conseiller personnel du général de Gaulle. Il compte maintenant entraîner son préado avec lui dans des missions dangereuses alors que, à son grand désarroi, la France s’apprête à reconnaître à l’Algérie son droit à l’autodétermination.

IMAGE FOURNIE PAR AXIA FILMS

Audrey Dana et Jules Lefebvre dans Profession du père, un film de Jean-Pierre Améris

« Avec la force de l’histoire de Sorj, je savais que je pourrais évoquer, à travers le regard d’un enfant de 12 ans, ce qu’on ne comprend pas encore chez nos parents à cet âge, confie le réalisateur. On les aime inconditionnellement, mais en même temps, on n’est pas encore en mesure de comprendre les choses. Sorj a aimé ce point de vue et il m’a laissé adapter son histoire à ma façon. Quand il a vu le film, il m’a dit qu’il avait cru voir davantage mes parents que les siens. »

Profession du père fait aussi écho à une époque où le modèle paternel correspondait à une image pour laquelle bien des hommes ont dû se soumettre malgré eux. Parce qu’il n’en existait pratiquement aucune autre.

« La figure paternelle faisait figure d’autorité, explique le cinéaste. Les hommes devaient être sûrs d’eux-mêmes, projeter une image de force, et plusieurs d’entre eux en ont énormément souffert. J’ai beaucoup de compassion pour mon père parce que je sais qu’il était malheureux dans ce rôle. Quand nous demandions à ma mère pourquoi il était comme ça, elle répondait toujours qu’il avait été traumatisé en Algérie, où il a fait son service militaire deux ans pendant la guerre. »

PHOTO YOHAN BONNET, AGENCE FRANCE-PRESSE

Ces hommes ne pouvaient pas accepter leur propre fragilité et portaient sur eux tout le poids du non-dit.

Jean-Pierre Améris, réalisateur

À cet égard, le long métrage comporte aussi une dimension politique en toile de fond, le personnage s’enfonçant encore davantage dans des obsessions de plus en plus dangereuses, notamment envers ce qui se passe alors en Algérie.

« Malgré le temps qui passe, cette guerre reste toujours un peu le point sombre de notre histoire, soutient Jean-Pierre Améris. Cela dit, elle ne sert ici que de prétexte. Dans l’état d’esprit où il est, il est certain que cet homme, s’il vivait aujourd’hui, souscrirait à toutes sortes de théories du complot. »

Libre de son image

Avant même de se faire offrir le rôle par un cinéaste avec qui il a travaillé dans Les émotifs anonymes et Une famille à louer, Benoît Poelvoorde était déjà un admirateur du roman de Sorj Chalandon.

IMAGE FOURNIE PAR AXIA FILMS

Une scène tirée de Profession du père, un film de Jean-Pierre Améris

« Benoît avait même déclaré quelque part qu’il se verrait bien jouer ce personnage, même s’il n’existait encore aucun projet d’adaptation. Ça ne pouvait être personne d’autre que lui à mes yeux. Après avoir enchaîné deux comédies, il a eu envie d’un rôle plus dramatique, mais il a quand même fallu batailler un peu avec son entourage. À une époque où l’image est très importante, on lui conseillait de ne pas jouer ce personnage. Heureusement, Benoît n’a pas écouté. Par définition, les actrices et les acteurs sont passionnés par les choses sombres de l’être humain. Autrement, il ne faudrait plus jouer Shakespeare ni de tragédies grecques. Benoît est très libre de son image. Il n’a vu du personnage que son humanité. »

Dans les faits, l’acteur n’a posé qu’une seule question au cinéaste avant de donner son accord.

« Benoît m’a demandé seulement une chose lors de la première lecture : “Est-ce que tu l’aimes, ce père ?” J’ai répondu oui, bien sûr. C’est là qu’est tout le film. Profession du père est un film d’amour sur un personnage souffrant. »

Profession du père prendra l’affiche en salle le 12 novembre.