Avant même la naissance de Venus et de Serena, Richard Williams avait élaboré un plan de 78 pages dont l’objectif était de faire de ses deux filles les plus grandes championnes du monde du tennis. En acceptant de réaliser King Richard, Reinaldo Marcus Green a voulu aller au-delà de l’image connue – et parfois controversée – d’un homme dont la vision improbable s’est pourtant concrétisée en tous points. Entretien.

Marc-André Lussier
Marc-André Lussier La Presse

Selon son propre dire, Reinaldo Marcus Green n’aurait pu vivre un moment plus hollywoodien. Alors que son premier long métrage, Monsters and Men, venait de remporter un prix spécial du jury au festival de Sundance, quelques personnes de son entourage, peut-être trois ou quatre, lui ont toutes fait parvenir, le même jour, un scénario en lui suggérant fortement de le lire. L’histoire mise de l’avant dans ce script, signé Zach Baylin, pouvait à coup sûr attirer son attention.

« La rumeur courait voulant que Will Smith était associé à ce scénario », raconte le cinéaste au cours d’une interview en visioconférence accordée à La Presse. « J’ai lu et j’ai vraiment beaucoup apprécié. Quand j’ai téléphoné à mon agent pour lui signifier mon intérêt, on m’a appris que la famille Williams n’était pas encore officiellement engagée dans le projet. Or, il n’était pas question pour moi de décrire la vie d’une famille existante sans avoir son approbation. J’ai dit aux producteurs de m’appeler si jamais la famille donnait son accord, mais je n’ai pas eu de nouvelles pendant des mois. J’ai cru que le projet avait été abandonné. »

Des affinités personnelles

Il appert que les planètes ont pourtant fini par s’aligner, d’autant qu’Isha Price, l’une des sœurs aînées de Venus et de Serena Williams, était maintenant impliquée dans l’affaire à titre de productrice déléguée. Pour convaincre les producteurs qu’il était en mesure de mener ce projet à bon port, Reinaldo Marcus Green n’a finalement eu qu’à raconter sa propre histoire, laquelle présente bien des affinités avec celle des sœurs Williams et de leur relation avec leur père.

« Je crois que leur intérêt envers moi s’est accru quand je leur ai raconté mon passé d’athlète, souligne le cinéaste. Je me suis rendu assez loin dans le baseball et mon père, un peu comme Richard Williams, croyait qu’il était en train d’élever un joueur qui ferait carrière dans les ligues majeures. J’ai fait écho à l’expérience que j’ai moi-même vécue avec ce père aimant qui n’a jamais raté une seule partie, qui a été mon plus fervent admirateur, et qui n’a jamais abusé de son autorité. C’était tout simplement de l’amour, de l’engagement. »

J’avais le sentiment de pouvoir offrir une autre perspective sur une histoire où l’on a tendance à plutôt tomber dans le cliché du père tyrannique qui exige trop de ses enfants. Raconter l’histoire de Richard Williams est une façon pour moi d’honorer mon propre père.

Reinaldo Marcus Green, réalisateur

PHOTO FOURNIE PAR WARNER BROS. PICTURES

Reinaldo Marcus Green a su convaincre les producteurs de King Richard en racontant sa propre histoire d’aspirant joueur de baseball professionnel.

Reinaldo Marcus Green n’a pas grandi à Compton comme les sœurs Williams, mais il provient aussi d’un quartier dit « sensible ». Sa transition du baseball au cinéma s’est par ailleurs faite grâce à son frère Rashaad Ernesto Green, également réalisateur.

« Je voyais Rashaad voyager partout dans le monde grâce à son art et je trouvais ça tellement cool ! Je me suis alors inscrit à une école de cinéma pour apprendre le métier de producteur parce que je voulais travailler avec lui sur ses films. Mais le programme dans lequel j’ai été admis était consacré à la scénarisation et à la réalisation. Puis, un de mes premiers courts métrages, Stone Cars, s’est retrouvé en compétition au programme Cinéfondation du Festival de Cannes. Cela a véritablement changé ma trajectoire. Mon frère m’a inspiré pour devenir cinéaste et je lui en suis très reconnaissant. »

La version de la famille Williams

Passer en trois ans d’un long métrage indépendant, Monsters and Men, à une production hollywoodienne comme King Richard constitue une autre sorte de transition, même si le cinéaste a entre-temps pu acquérir de l’expérience grâce à Joe Bell, un drame dont la tête d’affiche est Mark Wahlberg. Relater au grand écran la vie de personnes existantes, moins de 30 ans après la période de leur histoire décrite dans le récit, constituait en outre un défi supplémentaire.

« C’est qu’on ne veut pas tomber dans l’hagiographie, confie le cinéaste. On se rend aussi compte qu’on ne connaît finalement pas cette histoire. C’est d’ailleurs là tout le génie du scénario de Zach Baylin, qui s’est concentré sur la jeunesse des sœurs Williams, et non pas sur leurs carrières en entier. »

Richard était une figure controversée parce que, jusqu’ici, il avait toujours été dépeint d’une façon unidimensionnelle. Or, nous n’avions jamais entendu la version de la famille encore.

Reinaldo Marcus Green

« En résulte un personnage aux multiples facettes, complexe, imparfait bien sûr, qui aime sa famille par-dessus tout, et auquel on s’attarde davantage à titre d’être humain. »

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Demi Singleton et Saniyya Sidney incarnent les sœurs Venus et Serena Williams dans King Richard, film réalisé par Reinaldo Marcus Green.

Par ailleurs, Reinaldo Marcus Green insiste sur l’importance des autres membres de la famille, qui se sont donné collectivement la mission de contribuer à l’ascension des deux athlètes. À cet égard, le rôle de la mère (remarquablement interprétée par Aunjanue Ellis) est tout aussi crucial, ainsi que celui des trois sœurs aînées.

« Cela donne une histoire très riche, également riche en nuances. Je ne voulais pas faire un film de sport traditionnel. Je ne suis pas un grand amateur de tennis de toute façon, même si j’aime ça maintenant ! », indique le réalisateur.

Une histoire marquante pour Will Smith

Will Smith, à qui les observateurs prédisent maintenant une citation aux Oscars, précise de son côté que l’histoire de Richard Williams a eu un impact profond sur son propre rôle de père, bien avant de l’incarner dans un long métrage.

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Le réalisateur Reinaldo Marcus Green discute avec Will Smith sur le plateau de King Richard.

« Je me souviens très bien de cette entrevue télévisée que Venus a accordée alors qu’elle était âgée de 14 ans, que nous recréons dans le film, a déclaré l’acteur au cours d’une conférence de presse diffusée en circuit fermé au profit de la presse internationale. Juste à regarder l’expression dans le visage de Venus quand elle a vu Richard arriver pour dire au journaliste de ne pas miner la confiance de sa fille m’a fait changer ma façon d’être père. Il m’importait de montrer au monde comment un homme s’y prend pour protéger sa fille.

« Et puis, poursuit-il, Richard n’a fait qu’embraser un feu qui brûlait déjà chez Venus et Serena. S’aligner sur ses enfants plutôt que les diriger indique une différence d’approche. King Richard est avant tout l’histoire collective d’une famille qui choisit d’emprunter la même route. »

King Richard (King Richard : au-delà du jeu en version française) prendra l’affiche en salle le 19 novembre.