Ils forment depuis longtemps un tandem professionnel au cinéma et un couple dans la vie. Cette dynamique particulière entre Sara Mishara, scénariste et directrice photo, et Ivan Grbovic, scénariste et réalisateur, nous vaut Les oiseaux ivres, long métrage — leur deuxième seulement en 10 ans — qui migrera peut-être jusqu’aux Oscars…

Marc-André Lussier
Marc-André Lussier La Presse

C’était il y a plus de 15 ans, quelques années avant même que Roméo Onze, leur premier long métrage, ne se fasse avantageusement remarquer sur le circuit des festivals. Sur la route du retour vers Montréal après une journée de tournage de Magasin, court métrage de Julien Knafo, Ivan Grbovic s’est arrêté dans la petite ville agricole de Saint-Rémi. Dans une nappe de brouillard, il a vu une scène étonnante : des travailleurs mexicains attendaient à la porte d’une banque.

« Je ne savais même pas que des travailleurs étrangers étaient embauchés pour la saison des récoltes », explique le cinéaste au cours d’un entretien accordé à La Presse. « Même si on parle davantage de ce phénomène aujourd’hui, ça reste quand même un concept très abstrait, tant qu’on ne le voit pas directement. »

De cette image est née il y a très longtemps l’idée d’un film qui, au fil d’une longue évolution, a ajouté des strates à son histoire pour emprunter aussi le point de vue de ces étrangers de passage. À l’arrivée, Les oiseaux ivres raconte le parcours d’un travailleur saisonnier (interprété par Jorge Antonio Guerrero, acteur révélé au monde grâce à Roma, d’Alfonso Cuarón) et de la famille qui l’embauche au Québec, accueillante, mais minée de l’intérieur par des conflits intimes. Hélène Florent, Claude Legault et Marine Johnson forment ce trio familial vivant une réalité peut-être un peu moins lisse que celle dépeinte en apparence.

PHOTO FOURNIE PAR LES FILMS OPALE

Jorge Antonio Guerrero et Hélène Florent dans Les oiseaux ivres

« La pandémie a montré à quel point nous vivons dans un monde interdépendant, fait remarquer Sara Mishara. Il suffit d’enlever un élément, et le château de cartes s’écroule. On ressent quand même un malaise devant un système dépendant d’une main-d’œuvre étrangère n’ayant aucun statut ici, en dépit du fait qu’en son absence, cette partie de notre économie tombe. Et on ne voit pas vraiment de solutions. »

Sans « bons » ni « méchants »

Aux yeux du tandem, il était important d’offrir un portrait dénué de tout manichéisme, sans « bons » ni « méchants ». La partie tournée au Mexique est par ailleurs pimentée d’un soupçon de fantastique, même si le récit est ancré dans un contexte réaliste.

« L’idée était de créer une espèce de malaise qui fait en sorte que tout le monde est un peu victime de ce système, indique Ivan Grbovic. En fait, le méchant, c’est le système. Le titre fait d’ailleurs un peu référence à ça parce que ces gens n’ont plus de repères et se sont tous un peu perdus en chemin. Notre regard reste essentiellement sensoriel, et nous n’avons pas l’intention de lever le voile sur quoi que ce soit. Le film ne donne pas de réponses de toute façon. »

IMAGE FOURNIE PAR LES FILMS OPALE

Révélé grâce à Roma, Jorge Antonio Guerrero est l’une des vedettes du film Les oiseaux ivres.

En cela, ce nouveau long métrage s’inscrit parfaitement dans le courant cinématographique qu’apprécie le couple depuis les beaux jours où, à l’adolescence, les deux jeunes cinéphiles se gavaient de films de répertoire à La boîte noire, le plus fameux club de l’ère vidéo spécialisé dans le cinéma d’auteur.

« Sans La boîte noire, je ne serais pas cinéaste aujourd’hui ! », affirme celui qui est d’abord passé par la direction photo – c’est en étudiant dans ce domaine qu’il a rencontré celle qui allait devenir sa compagne – avant de se diriger vers la réalisation. Le fait que leur relation ait commencé sur des bases professionnelles facilite les choses, les rôles étant naturellement bien définis sur un plateau.

Explorer l’« autre »

Ayant signé les images de nombreux longs métrages réputés (elle a notamment obtenu l’Iris de la meilleure direction photo en 2019 grâce à La grande noirceur, de Maxime Giroux), Sara Mishara met cependant son talent de scénariste uniquement au service des projets dont son amoureux signe la réalisation.

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Sara Mishara, scénariste et directrice photo

Nous partageons l’amour d’un certain genre de cinéma, plus grand que la vie.

Sara Mishara, scénariste et directrice photo

« Avec Ivan, nous aimons explorer le thème de l’“autre”. Comme nous provenons tous deux de familles d’immigrants, il y a toujours un lien avec ce thème dans ce qu’on fait. On pense à nos parents, à nos grands-parents, au courage qu’ils ont dû avoir pour quitter leur pays et s’installer ailleurs pour se faire une nouvelle vie », explique Sara Mishara.

Cette dynamique particulière permet également aux deux créateurs d’emprunter leur propre rythme. Leur précédente collaboration, Roméo Onze, remonte déjà à une dizaine d’années.

« C’est un peu comme un autre genre de films, fabriqués de façon plus artisanale, indique Ivan Grbovic. On peut les porter en nous longtemps, y revenir au fil des ans. Le fait qu’on vive ensemble fait aussi en sorte que nous n’avons pas à nous fixer de rendez-vous. Travailler 10 ans pour un film, est-ce que ça vaut la peine ? »

« Oui ! », répond spontanément Sara Mishara.

En route vers les Oscars

L’actualité semble leur donner raison. En plus d’avoir été favorablement accueilli lors de sa présentation en primeur mondiale au festival de Toronto, Les oiseaux ivres a été choisi par un comité pancanadien pour représenter le Canada aux Oscars dans la catégorie du meilleur film international.

« C’est très bon pour notre film. Ça lui donne d’emblée une légitimité, affirme Ivan Grbovic. Nous, ce qu’on souhaite surtout, c’est qu’il soit vu. Si cette sélection amène encore plus de spectateurs, ce sera déjà plus que ce qu’on espérait ! »

Les oiseaux ivres sera présenté ce mardi au Festival du nouveau cinéma de Montréal. Il prendra l’affiche en salle le 15 octobre.