(Paris) Pour son premier rôle au cinéma, Freddie Gibbs, vedette américaine du hip-hop, a choisi de dynamiter les codes du « rap game » dans un film indépendant réalisé par un Français dans la campagne du Massachusetts.

Raphaël HERMANO Agence France-Presse

Dans Down With The King de Diego Ongaro, présenté en avant-première mondiale dimanche à Cannes par l’Acid (Association du cinéma indépendant pour sa diffusion), le musicien de 39 ans incarne… un rappeur à succès qui traîne son manque d’inspiration dans une grosse maison de location plantée dans la forêt.

« Je n’ai jamais voulu jouer un rappeur dans un film, mais là c’était bien plus intéressant qu’un film de rap. Pour moi c’était une opportunité formidable », raconte à l’AFP l’artiste né à Gary, ville sinistrée près de Chicago, qui a longtemps collectionné les problèmes judiciaires avant les succès critiques et commerciaux. 

Dans le film, Money Merc, son personnage, se lie d’amitié avec un paysan du coin (Joe), qui lui apprend à dépecer des vaches, nourrir les cochons, ramener les bêtes à l’enclos. Mais le rappeur est vite rappelé à sa réalité : son agent le harcèle pour qu’il envoie des démos, ses admirateurs réclament des nouvelles sur les réseaux, ses concurrents le « clashent » dans leurs textes. Le dur à cuir venu de la rue frôle le burnout.

« Je partage des choses avec le personnage, même si nous sommes différents sur plein d’aspects : Money Merc est un gars émotif, il est plus à fleur de peau que moi », raconte Freddie Gibbs, connu pour ses textes acérés, racontant la misère et le crime.

Le film joue avec humour sur le gouffre entre le bling-bling du rap et l’âpreté de la campagne — ramener des cochons à l’étable dans un survêtement et des baskets immaculés n’a rien de simple — et bouscule avec férocité les clichés de la culture hip-hop : l’argent roi, le virilisme envahissant, les textes pleins de poncifs (crack, ghetto et AK47).

Outsider

Le musicien a apporté beaucoup de lui-même raconte à l’AFP Diego Ongaro : « Il a amené des choses à lui de son expérience, de là où il a grandi, de son passé de dealer, qui renforcent le côté authentique ».

En outre, les raps qu’il exécute dans le film sont les siens, improvisés durant le tournage, sur des échantillons et boucles d’inspiration soul qui caractérisent aussi sa musique.

Diego Ongaro avait déjà fait un film dans cette région du Massachusetts (Bob and the trees), où il vit désormais, et qu’il filme avec beaucoup de tendresse : brumes profondes, forêts enneigées, automne pluvieux.

Je voulais faire un film avec un « outsider qui venait dans cet endroit. C’est comme ça que j’ai eu l’idée d’avoir un rappeur », si possible « un vrai » raconte-t-il. Problème : un rappeur connu est difficile à décrocher.

C’est là que la pandémie lui vient en aide : « J’ai pensé à Freddie Gibbs […] et je me suis décidé en me disant que c’était le meilleur moment : il est comme tout le monde avec sa famille, enfermé chez lui ». Et il a dit oui. « Diego m’a offert ce script et c’était comme une évidence… », dit ce dernier.

« On ne savait pas à quoi s’attendre : les vedettes du rap sont connues pour se pointer quatre heures en retard sur des tournages… », poursuit le réalisateur. Pas le rappeur de l’Indiana, qui rêvait de tourner un film. « Il a ça en lui, c’est un vrai désir, donc il a été très professionnel, très ponctuel sur les tournages, extrêmement réceptif à tout ce que je lui disais ; ça a été un vrai bonheur de travailler ensemble ».

À la fois magnétique et drôle, parfois au bord de l’explosion, Freddie Gibbs ne ressemble en rien à un comédien novice et a pris un plaisir visible à jouer. Il n’entend d’ailleurs pas en rester là et doit prochainement apparaître dans un rôle de « gangster », rigole-t-il alors que lui rêve de jouer « un flic ! ».

En attendant, il a nouvel album qui doit sortir bientôt, « le meilleur », plastronne-t-il. D’ailleurs « je ne connais pas de meilleur rappeur que moi, dans ce pays ou sur n’importe quel continent ! ». Le rap game n’est jamais loin.