En fin de vie, il est souvent question d’apaiser la douleur et l’inconfort. Mais qu’en est-il des petits gestes qui redonnent de la dignité ? C’est ce que la réalisatrice Lorraine Price a voulu aborder dans son documentaire portant sur une coiffeuse qui offre ses services en soins palliatifs. The Hairdresser (La coiffeuse, en version française) est présenté jusqu’au 27 juin au festival AFI Docs.

Florence Morin-Martel
Florence Morin-Martel La Presse

« L’idée était de faire un poème sur la vie », précise Lorraine Price, rencontrée vendredi sous les grands arbres du parc Outremont. « La mort est une partie de la vie », ajoute-t-elle. Son court métrage The Hairdresser a été présenté en première mondial au Festival international du documentaire Hot Docs 2021. À cette occasion, il a reçu une mention honorable dans la catégorie du meilleur court métrage canadien et a terminé deuxième parmi les courts métrages pour le prix du public.

La caméra accompagne Kathleen Mahony dans les couloirs des soins palliatifs de l’hôpital Notre-Dame, ciseaux de coiffure et peigne à la main. À 83 ans, celle qui se décrit comme « une vieille coiffeuse » n’a rien perdu de son adresse.

Au début du documentaire, elle offre ses soins capillaires à Mme Lalonde, patiente en fin de vie. « J’ai le droit à ça ? », s’étonne cette dernière, qui accepte tout de suite de se faire laver et boucler les cheveux.

Le court métrage de 13 minutes se passe dans un décor inhabituel. « C’est Kathleen qui a fait le résumé du film », raconte Lorraine Price. L’équipe avait l’autorisation de tourner dans les couloirs des soins palliatifs de l’hôpital Notre-Dame, mais il fallait que des patients acceptent que les caméras entrent dans leur chambre. C’est donc la coiffeuse qui s’en est chargé, en entrant dans la chambre de Mme Lalonde.

Finir dignement sa vie

Pour Lorraine Price, le documentaire The Hairdresser fait partie d’une démarche personnelle. Le sujet est inspiré de sa grand-mère, Cara Price. « Toute sa vie, elle avait les cheveux teints couleur rouge pompier et elle avait toujours du rouge à lèvres », se rappelle la réalisatrice. Mais à la fin de sa vie, ses cheveux étaient blancs et ses lèvres étaient pâles. « Elle ne ressemblait pas à la femme que j’avais connue », admet-elle.

Quelques semaines après la mort de sa grand-mère, c’est en lisant La Presse que Lorraine Price a entendu parler de Kathleen, une coiffeuse pour les mourants. « Ça a transformé ma compréhension des soins de fin de vie. Je me suis rendu compte que j’aurais pu faire quelque chose comme ça pour ma grand-mère. Ç’aurait été significatif », constate-t-elle.

À la suite de cette expérience personnelle, la réalisatrice a voulu montrer dans son court métrage la dignité qui se dégage du fait de se faire coiffer en fin de vie.

L’anthropologue Luce Des Aulniers est d’avis qu’être présentable demeure essentiel tout au long de la vie. « On a besoin de plaire et de se plaire », note la professeure émérite au département de communication sociale et publique de l’UQAM.

Les cheveux sont-ils aussi importants pour Lorraine Price que pour sa grand-mère ? « Pas vraiment. Mais je cultive une identité que je présente de moi-même. Je ne crois pas que ça devienne moins important à la fin de sa vie, au contraire, je crois que ça le devient plus », pense cette dernière.

Des gestes qui apaisent

Dans le documentaire, les gestes assurés de Kathleen révèlent ses quelque 30 ans d’expérience en coiffure. Mais le fer à boucler et les ciseaux apportent bien plus qu’une nouvelle tête ; ils sont synonymes de douceur pour ceux qui approchent la mort. « Je passerais toute la journée là », déclare Mme Lalonde, apaisée.

PHOTO JACQUELYN MILLS, TIRÉE DU FILM THE HAIRDRESSER

Mme Lalonde, patiente traitée aux soins palliatifs, se fait coiffer par Kathleen dans le documentaire.

Malgré les bienfaits évidents, toucher les gens en fin de vie demeure un tabou, selon Lorraine Price. De son côté, Luce Des Aulniers croit que la détente associée aux cheveux des malades est parfois sous-estimée.

Les gens qui meurent, on va leur prendre la main. Mais juste de mettre les doigts doucement dans les cheveux, ça a un effet calmant tout de suite.

Luce Des Aulniers, anthropologue et professeure émérite au département de communication sociale et publique de l’UQAM

En plus d’apaiser, l’anthropologue croit que toucher les cheveux envoie du courage aux mourants pour ce qui les attend. « La chevelure, c’est un signe de force dans la mythologie. Prendre soin de la chevelure de quelqu’un qui est très malade et qui s’en va vers la mort, c’est lui dire : tu es fort, tu es capable. »

Créer des liens, même en temps de pandémie

Dans le contexte de la crise sanitaire qui perdure, Lorraine Price espère que le documentaire nourrira la discussion sur les derniers jours de vie. « On a beaucoup de réflexion à faire sur cette année qui vient de passer », constate-t-elle. Si les besoins de base n’ont parfois pas pu être comblés dans cette crise, les soins capillaires encore moins.

L’une des réflexions à aborder concerne les gestes concrets qui sont faciles à faire, selon Luce Des Aulniers. « Tu ne crées pas de lien avec de grands discours, mais bien avec des gestes cohérents », souligne-t-elle.