En jouant dans 12 Mighty Orphans, un film à caractère historique campé au Texas dans les années 1930, Martin Sheen a eu l’occasion de revisiter l’époque difficile à laquelle ses parents ont vécu, de se rappeler les valeurs communes d’un pays profondément divisé, et de retrouver Robert Duvall, plus de 40 ans après Apocalypse Now. Entretien exclusif.

Marc-André Lussier
Marc-André Lussier La Presse

Martin Sheen est né en 1940, tout juste au moment où le monde occidental sortait d’une profonde crise économique et entrait en guerre. En lisant le scénario de 12 Mighty Orphans, adapté d’un livre que Jim Dent a écrit en relatant une histoire vraie, le célèbre acteur y a trouvé tellement de résonances personnelles que sa réaction fut viscérale.

« Quand commence-t-on ? ai-je demandé tout de suite après la lecture du script, confie-t-il au cours d’un entretien accordé à La Presse. J’ai toujours été fasciné par l’histoire, plus particulièrement l’époque de la Grande Dépression aux États-Unis et ses effets sur la population. Je ne l’ai pas vécue personnellement, mais mes parents, oui. Et mes frères et sœurs aînés aussi — nous étions 10 enfants chez nous. Cette période fut difficile. Doc Hall, que je joue dans le film, avait le sens du service. Il croyait qu’on était plus utile au monde en servant les autres plutôt qu’en étant toujours centré sur soi. Le fait qu’il ait réellement existé était très attirant pour moi. »

PHOTO FOURNIE PAR MÉTROPOLE FILMS

Martin Sheen dans 12 Mighty Orphans

La reconstruction d’un homme brisé

Le troisième long métrage de Ty Roberts (This Side of the Dirt, The Iron Orchard) évoque l’histoire véridique des Mighty Mites, une équipe de football formée de garçons orphelins de Fort Worth — souvent traités comme des criminels du seul fait d’être sans famille — qui, dans les années 1930, a réussi à se hisser dans les séries de championnat du Texas. À sa tête, Rusty Russell (Luke Wilson), un homme ayant préféré abandonner une position enviable pour devenir l’entraîneur d’une équipe de football dans un orphelinat. En plus de sa femme Juanita (Vinessa Shaw), le pédagogue a bénéficié du soutien d’un médecin œuvrant au sein de l’institution depuis des décennies, campé par Martin Sheen.

« J’ai tout de suite aimé la profondeur de ce personnage de médecin qui, il y a longtemps, a perdu femme et enfant, mais qui, dans cet orphelinat, a pu se recréer une autre famille avec les jeunes dont il s’occupe, ainsi qu’avec le personnel qui y travaille. Doc Hall y est resté jusqu’à la fin de sa vie sans jamais accepter un chèque de paie. Cet homme brisé, avec ses failles — il souffre d’alcoolisme —, a pu se reconstruire grâce à l’arrivée de ce nouvel enseignant à qui il a pu faire confiance. »

Ayant souffert d’alcoolisme moi-même, j’ai pu m’identifier à ce personnage. Les Alcooliques anonymes existaient déjà dans les années 1930, mais ils ne s’étaient pas rendus au Texas encore !

Martin Sheen

Bien que la carrière de celui qui a en outre incarné pendant des années le président Josiah Bartlet dans la série The West Wing soit riche de plus de cinq décennies, les coups de cœur viscéraux de cette nature ne se sont pas produits si fréquemment.

« Habituellement, je joue des personnages tellement loin de moi que je dois utiliser mon imagination en espérant que le public y croie, dit-il. Il y a quand même quelques personnages auxquels j’ai pu m’identifier un peu de la même façon. The Way, un film que mon fils Emilio [Estevez] a écrit spécifiquement pour nous, en fait partie. J’ai adoré le personnage que j’ai eu à jouer dans The Departed également, d’autant plus que c’était sous la direction de Martin Scorsese. »

Le trac à cause de Robert Duvall

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12 Mighty Orphans évoque l’histoire véridique des Mighty Mites, une équipe de football formée de garçons orphelins de Fort Worth qui a réussi à se hisser dans les séries de championnat du Texas.

Dans 12 Mighty Orphans, le vétéran a été entouré de jeunes acteurs recrutés à Fort Worth et ses environs, qui, c’est le cas de la plupart d’entre eux, n’avaient jamais vu un plateau de cinéma de leur vie. À l’autre bout du spectre, il y avait Robert Duvall, le temps d’une participation. Les deux comédiens légendaires ne s’étaient pas donné la réplique depuis Apocalypse Now, de Francis Ford Coppola, il y a plus de 40 ans.

« J’en avais le trac ! souligne Martin Sheen. À mes yeux, Robert est l’un des meilleurs acteurs de ma génération. Sinon le meilleur. Il est un peu plus âgé que moi et j’espère simplement pouvoir faire encore ce qu’il fait quand j’aurai atteint son âge, si Dieu me prête vie. J’étais nerveux avant de tourner, mais ce fut un moment vraiment spécial, car notre scène a été principalement improvisée à partir d’une situation qui, bien sûr, était déjà bien établie. Je trouve d’ailleurs plutôt bon signe d’avoir encore le trac ! »

Martin Sheen, qui chérit chaque expérience de tournage, estime par ailleurs que 12 Mighty Orphans ne pourrait prendre l’affiche à un meilleur moment.

Ce film fait partie de ceux qui contribuent à nous faire sentir meilleur en tant qu’être humain.

Martin Sheen

« Cela dit, nous n’avions aucune idée, au moment du tournage, qu’il sortirait au bout d’une pandémie aussi terrible. Il y a une résonance incroyable entre les deux époques. La Grande Dépression a été marquée par le désespoir, la peur, l’angoisse, et les gens ne savaient pas comment reprendre pied, un peu comme maintenant. Nous sommes en quête d’inspiration, en quête de choses qui peuvent nous rassembler, et ces jeunes parviennent à émerger grâce à leur sens de la communauté, lequel est maintenant essentiel. Notre humanité commune est la chose la plus importante et nous devons tout faire pour la préserver. »

Un mode d’expression spirituel

Voyant dans le jeu un mode d’expression spirituel, Martin Sheen fait souvent écho au fil de la conversation à cette dimension de la nature humaine. En remarquant le prénom « André » dans l’identification de son interlocuteur au cours de cet entretien réalisé en visioconférence, l’acteur a spontanément évoqué le célèbre frère québécois, aujourd’hui élevé au rang de saint.

« La dernière fois que je suis allé à Montréal, j’ai visité le tombeau du frère André à l’oratoire Saint-Joseph, révèle-t-il. Il avait été canonisé depuis peu de temps à l’époque. Ce fut une journée très spéciale dans ma vie. Je connaissais son existence, car il était membre de la congrégation de Sainte-Croix de Notre-Dame. Il y était vénéré. Vraiment, j’adore Montréal ! »

12 Mighty Orphans prendra l’affiche en salle le 18 juin en version originale anglaise.