À l’occasion de la sortie prochaine du nouveau film de Claude Gagnon, Les vieux chums, nous vous proposons une rencontre avec Paul Doucet, acteur aussi discret que polyvalent, qui enchaîne les projets depuis 25 ans. Tout récemment, celui qui a été révélé au cinéma grâce aux 3 p’tits cochons s’est lancé dans l’aventure du spectacle solo. Entretien.

Marc-André Lussier
Marc-André Lussier La Presse

Quand nous l’avons rencontré, Paul Doucet s’apprêtait à partir pour la Gaspésie afin de présenter là-bas Trajectoire(s), un spectacle solo, mis en scène par Katia Gagné, dont il a écrit tous les textes. Une dizaine de représentations figuraient alors au programme d’une tournée couvrant un vaste territoire allant du Bas-Saint-Laurent jusqu’aux Îles-de-la-Madeleine.

De la part d’un acteur apprécié mais dont on sait finalement peu de choses, l’idée même de ce one man show a de quoi surprendre. Plutôt discret de nature, celui que des millions de spectateurs ont adoré dans le rôle de Georges Ste-Marie, l’aumônier d’Unité 9, sort habituellement de sa réserve médiatique pour assurer la promotion des productions dans lesquelles il joue, ou pour parler de la Fondation Charles-Bruneau (dont il est le porte-parole depuis une dizaine d’années), mais il ne cherche pas particulièrement à attirer l’attention sur sa personne.

« Je ne sais pas si, à l’ère des comptes Instagram et des réseaux sociaux, ça me sert ou ça me nuit, s’interroge-t-il. Je suis assez privé et ça me plaît comme ça. Quand tu mets beaucoup ta propre personne au premier plan, ça peut provoquer un ressac. »

Une carte blanche

L’idée de ce spectacle lui a été suggérée par Josée Roussy, qu’il a connue lors de ses études en art dramatique à l’Université du Québec à Montréal dans les années 1990. Cette dernière, aujourd’hui directrice artistique du Centre de création diffusion de Gaspé, avait envie, en cette période de pandémie, de produire un spectacle « simple » en offrant carte blanche au comédien.

« J’y ai réfléchi, en me disant que je n’avais encore jamais relevé le défi d’être seul en scène. J’ai d’abord pensé à une collection de textes que j’aime, puis, de fil en aiguille, nous en sommes arrivés à proposer un regard sur le métier à travers mes expériences, mes inspirations, mes influences, mes plaisirs coupables, sans didactisme ni complaisance. »

Ce spectacle, où je peux aussi chanter, se veut avant tout divertissant. J’invite les gens à sauter dans le vide comme moi, parce qu’ils ne savent pas à quoi s’attendre !

Paul Doucet

L’écriture a aussi donné l’occasion à Paul Doucet de faire le point sur un parcours marqué plus particulièrement par quelques moments charnières. Quand il était adolescent, son attirance pour les arts de la scène l’a mené à jouer dans quelques pièces et à chanter avec un band, jusqu’au concours Cégeps en spectacle.

« Chaque fois que je montais sur scène, je me sentais tellement bien ! Mais pendant très longtemps, je me suis dit que ça ne se pouvait pas. Je craignais même d’en parler à mes parents. Je me suis alors retrouvé en littérature anglaise à l’Université Concordia. Hello ? Mais d’où ça vient, ça ? L’idée était qu’un programme en communications était aussi inclus, ce qui, dans mon esprit, allait peut-être me permettre de m’approcher un peu du milieu artistique. C’était vraiment étrange comme réflexion ! »

Ce soir où tout a changé

Ce passage a permis au futur acteur de parfaire son bilinguisme (Paul Doucet joue aussi parfois en anglais), mais le désespoir, la solitude, l’immersion dans une culture différente l’ont forcé à donner un coup de barre à la direction dans laquelle sa vie était en train de s’engager.

« Un ami m’a appelé pour me remonter le moral et tout de suite après avoir raccroché, je me suis assis devant la télé. Et là, coïncidence, la diffusion d’une adaptation cinématographique d’une pièce dans laquelle j’avais déjà joué en activité parascolaire a commencé : Fool for Love de Sam Shepard [une réalisation de Robert Altman]. J’y ai vu un signe. Le lendemain, j’ai tout lâché à l’université et j’ai fait des demandes pour m’inscrire dans des écoles de théâtre ! »

Dès sa sortie de l’UQAM, les petits rôles au théâtre et à la télévision n’ont pas tardé, surtout après qu’il s’est fait remarquer lors des fameuses auditions que tient le Théâtre de Quat’Sous. Les ateliers suivis avec John Strasberg, « un maître grâce à qui [il a] appris quelques trucs importants », se sont aussi révélés primordiaux.

Il faudra cependant attendre encore quelques années avant que les choses débloquent vraiment. À telle enseigne que, les responsabilités familiales arrivant à grands pas, le jeune acteur s’est demandé comment trouver une solution. Deux semaines avant la naissance de son fils, il a cependant appris qu’on lui confiait le rôle de Jean Duceppe dans une série consacrée au mythique acteur, réalisée par Robert Ménard (diffusée en 2002). L’excellente performance de Paul Doucet a été saluée l’année suivante au gala des Gémeaux. Le trophée de la meilleure interprétation masculine dans une série dramatique lui a alors été attribué.

« Ç’a été mon gros break ! J’aurais pu me planter, mais ce n’est pas ce qui est arrivé. Même si la série, diffusée à Télé-Québec, n’a pas rejoint des millions de téléspectateurs, tous les gens de l’industrie l’ont vue et ont fait ma connaissance. »

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Paul Doucet

Il y a clairement eu un “avant” et un “après” Jean Duceppe.

Paul Doucet

25 films en 12 ans !

Une autre étape importante surviendra en 2007, alors que Les 3 p’tits cochons, film réalisé par Patrick Huard, fait de Paul Doucet un acteur de cinéma. Depuis ce grand succès, il fait d’ailleurs partie de ceux à qui l’on fait le plus souvent appel pour le grand écran, qu’il s’agisse d’une production à vocation populaire ou d’un film d’auteur plus pointu. Depuis cette première présence, dans laquelle il incarnait un homme en apparence très à cheval sur la morale mais dont le jardin secret était fort bien garni, Paul Doucet a joué dans 25 longs métrages. En 12 ans.

« Je n’en reviens pas à quel point j’ai tourné ! s’étonne-t-il. Pourquoi les cinéastes ont autant fait appel à moi reste un mystère. Je me considère comme vraiment très chanceux d’avoir la chance de défendre différents types de personnages, sur plein de registres, et de ne pas avoir un casting précis collé à la peau. Pour la plupart des rôles que j’ai joués, j’ai été choisi après avoir passé une audition, ce qui n’est pas du tout une épreuve pour moi. À vrai dire, je suis moins stressé par un rôle que j’ai décroché à la suite d’une audition que par un rôle qu’on m’offre. Parce que là, je sais exactement ce qu’on attend de moi. »

PHOTO FOURNIE PAR LES FILMS SÉVILLE

Aimant se transformer, Paul Doucet s’est inspiré de Stephen Harper pour incarner le premier ministre du Canada dans Guibord s’en va-t-en guerre, comédie politique de Philippe Falardeau.

Le cinéma fait partie de la vie de Paul Doucet « depuis toujours ». Dès l’enfance, voir des films à la télé, dans les salles ou au cinéparc est une joie. À l’université, le rituel d’aller régulièrement au cinéma était bien installé, histoire de se construire une culture cinématographique en regardant des films de tous genres.

« J’ai instauré ça aussi chez moi avec mes enfants. Je leur montre un paquet d’affaires en essayant de faire leur éducation cinématographique. Ils ont évidemment tendance à me ramener à l’univers de Marvel, qui n’est pas inintéressant – on est de grands fans et on s’amuse beaucoup avec ça –, mais je tiens aussi à leur présenter des choses qui m’ont marqué plus jeune. Ça va du Parrain à de vieux westerns en passant par des comédies de Louis de Funès ou des drames historiques. C’est là qu’on s’aperçoit à quel point le cinéma d’aujourd’hui – surtout en animation – a récupéré tellement de choses de ces films classiques. »

Une trentaine d’années après ce fameux soir où l’appel d’un ami et la diffusion de Fool for Love à la télé l’ont poussé à emprunter enfin la trajectoire qui lui convenait, Paul Doucet exerce aujourd’hui ce métier pour en apprendre toujours davantage sur la condition humaine.

« C’est ce qui me fascine. J’aime aussi la conversation. Les artisans de ce métier ont tendance à beaucoup se confier et j’adore ça. La pratique de cet art nous permet de nous connaître nous-mêmes en tant qu’être humain. Maintenant, j’ai envie d’étendre mon territoire un peu et de tourner davantage en anglais. Cela dit, un projet se dessine en télévision, dont je ne peux parler pour l’instant. Qui sera super le fun aussi ! »

Les vieux chums sera à l’affiche en salle le 21 mai.

Paul Doucet à propos de…

Nous avons demandé au comédien, très présent au cinéma et à la télévision, de commenter quelques-uns des projets les plus marquants auxquels il a participé.

Les 3 p’tits cochons (2007)

PHOTO FOURNIE PAR LES FILMS CHRISTAL

Paul Doucet, Claude Legault et Guillaume Lemay-Thivierge dans Les 3 p’tits cochons. Le film, réalisé par Patrick Huard, a été un immense succès en 2007.

« Quand je me suis présenté à l’audition, Claude [Legault] et Guillaume [Lemay-Thivierge] étaient déjà de l’aventure. J’étais stressé, mais je garde un très beau souvenir de cette audition avec Patrick [Huard, le réalisateur]. On m’a fait confiance alors que je n’étais pas du tout une vedette comme les deux autres. Au cours de la tournée de promotion, j’étais à la table avec Patrick, Claude et Guillaume pour les séances de signatures et quand les gens arrivaient devant moi, ils n’étaient pas trop sûrs au début ! [rires]. Mais il est certain que sur le plan de la notoriété et de la reconnaissance du public, il y a eu un “avant” et un “après” Les 3 p’tits cochons, de la même façon que la série Jean Duceppe m’avait révélé auprès des gens du milieu. »

Funkytown (2011)

PHOTO JAN THIJS, FOURNIE PAR CARAMEL FILMS

Paul Doucet et Patrick Huard dans Funkytown, film de Daniel Roby

Dans ce film de Daniel Roby, campé dans le milieu du disco québécois à la fin des années 1970, Paul Doucet incarne un personnage directement inspiré de Douglas Coco Léopold, chroniqueur jet-set pour le moins coloré, roi du in et du out. « J’ai adoré faire ça, j’ai eu tellement de fun ! Je me suis présenté à l’audition après avoir vu à peu près 30 secondes de Douglas sur YouTube. Ça m’a permis d’être en contact avec ma petite bitch intérieure ! » Le goût de l’acteur pour les transformations sera aussi mis en valeur en 2015 dans Guibord s’en va-t-en guerre. Dans cette comédie politique de Philippe Falardeau, Paul Doucet incarne un premier ministre du Canada directement inspiré de Stephen Harper.

Hot Dog (2013)

PHOTO FOURNIE PAR LES FILMS SÉVILLE

Même si Hot Dog a été très décrié, Paul Doucet ne regrette pas du tout sa participation dans cette comédie de Marc-André Lavoie.

Honnie par la critique et n’ayant pas obtenu le succès public espéré, cette comédie de Marc-André Lavoie est, d’une certaine façon, passée à l’histoire. Paul Doucet n’a aucun regret par rapport à ce film, bien au contraire. « Mon père a ri, mes enfants ont ri, j’ai assisté à une avant-première où les gens ont ri et ont applaudi à la fin. J’en garde un souvenir très positif. Marc-André Lavoie a fait tout ça sans aide financière – on a même tourné chez sa mère ! – et je ne peux que saluer cet effort-là. Dommage qu’après coup, l’accueil ait été aussi rough. Trop, à mon avis. La chasse au collet, film à petit budget que j’ai tourné avec Steve Kerr, a été fait dans le même genre de conditions. Ça prend beaucoup de courage et j’ai beaucoup d’admiration pour ces cinéastes. »

Unité 9 (de 2012 à 2019)

PHOTO FOURNIE PAR ICI TÉLÉ RADIO-CANADA

Paul Doucet dans son rôle de Georges Ste-Marie dans la série Unité 9, ici auprès de Guylaine Tremblay

« Ce personnage était magnifiquement écrit [par Danielle Trottier] et l’amour du public pour Georges Ste-Marie était extraordinaire. Dans ma vie quotidienne, les gens viennent me jaser et ils sont bienveillants avec moi. Quand j’ai joué un petit rôle dans le film Erreur sur la personne – j’étais alors en début de carrière –, Michel Côté m’avait parlé de cet amour que les gens portent aux acteurs et il m’avait dit : “Mais qui a droit à ça dans la vie ?” On fait déjà un métier qu’on aime, et en plus, on se fait remettre des trophées ! C’est beaucoup d’amour pour ce qui est, ultimement, un métier comme un autre. Il y a plein de gens qui font magnifiquement bien leur travail, sans ne jamais avoir ce genre de reconnaissance. Je suis privilégié et j’en suis très conscient. »

Early Winter (2015)

PHOTO FOURNIE PAR FILMOPTION INTERNATIONAL

Suzanne Clément et Paul Doucet se sont donné la réplique dans Early Winter, film du cinéaste australo-mexicain Michael Rowe.

Dans ce film de Michael Rowe, cinéaste australo-mexicain, lauréat de la Caméra d’or au Festival de Cannes en 2010 grâce à Année bissextile, Paul Doucet incarne un concierge de nuit dans un centre de soins de longue durée, dont la relation de couple s’étiole. Ce film tourné en anglais, lauréat du prix du meilleur film de la section Giornate degli Autori (Venice Days) à la Mostra de Venise, lui a en outre permis de donner la réplique à Suzanne Clément, une actrice qu’il avait d’ailleurs invitée des années auparavant à suivre des ateliers avec John Strasberg. « Lors d’une des nombreuses entrevues que nous avons accordées ensemble à Venise, Suzanne m’a d’ailleurs remercié en évoquant cette époque, ce qui m’a beaucoup surpris parce que je ne m’y attendais pas. J’ai d’ailleurs pu constater là-bas à quel point Suzanne est une grande vedette en Europe ! »

Les vieux chums (2021)

PHOTO FOURNIE PAR MAISON 4 : 3

Paul Doucet et Patrick Labbé dans Les vieux chums, un film de Claude Gagnon

Dans ce film de Claude Gagnon, à l’affiche le 21 mai, Paul Doucet incarne le meilleur ami d’un homme (Patrick Labbé) qui, la cinquantaine à peine franchie, revient sur les lieux de son enfance pour y passer les derniers jours de sa vie. L’acteur était heureux de donner la réplique à un acteur avec qui il partage aussi une amitié. « Patrick et moi, on a fait les 400 coups à Halifax il y a des années pendant le tournage de la série Octobre 70. Nous avions eu ben du fun ensemble. Cette fois, j’ai passé de bons moments avec Patrick à discuter du film. Les thèmes, assez graves, nous confrontent à des choses, certainement. Je ne voudrais certainement pas vivre la situation que vit mon personnage, mais j’ai des amis pour lesquels j’irais au batte, ça, c’est sûr. Même si le sujet est lourd, j’aime le traitement léger qu’emprunte Claude Gagnon pour en parler. »