L’œuvre de Richard Desjardins est intimement liée au territoire qui l’a vu grandir : l’Abitibi en général et la ville de Rouyn-Noranda en particulier. Le documentaire Le dernier Nataq, de Lili Marcotte, en est la preuve éloquente. Nous en avons discuté avec la réalisatrice du film… et avons profité de l’occasion pour prendre des nouvelles de son protagoniste, qui se fait rare depuis quelques années.

Josée Lapointe Josée Lapointe
La Presse

Le dernier Nataq – titre inspiré évidemment de l’immense chanson-poème de Richard Desjardins – a été présenté pour la première fois il y a un an et demi au Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue, puis en ouverture des Rendez-vous du cinéma québécois et francophone de Vancouver en février 2020.

Mais après une année passée « sur la glace » à cause de la pandémie, il était temps que le film sorte en salle, dit la réalisatrice. Et ce, même si la situation reste changeante et incertaine.

Ce n’est pas tant une question de rentabilité que d’exprimer une vision de notre monde, de parler de Richard, du lien qui l’unit à sa ville, de la fierté des gens… Je pense que le public va avoir cette écoute.

Lili Marcotte

L’idée du film a germé à l’été 2018, lorsque Lili Marcotte a eu vent d’un projet mené par six artistes de la région, qui était de créer une œuvre murale sous un viaduc de Rouyn-Noranda, dont les images seraient inspirées de chansons de Desjardins : un scaphandre au milieu du désert, une voiture sous un ciel fâché, un ours au cœur battant, une fonderie qui crache…

IMAGE TIRÉE DU FILM LE DERNIER NATAQ

Une partie de l'œuvre murale sous le viaduc

« Quand j’ai entendu parler de ça, j’ai senti comme un appel », dit celle qui ne connaissait Richard Desjardins qu’à travers son œuvre.

Lorsqu’elle lui a présenté son projet, Richard Desjardins a tout de suite accepté d’y participer. « Ça s’est fait comme par enchantement, tout ça », se rappelle le chanteur au bout du fil – Lili Marcotte est à Montréal et lui en Europe, où il vit une partie de l’année, et la conversation se passe en téléconférence.

« Lili a bien présenté son affaire, je pense qu’il y avait une caméra pas loin… Tout s’est fait en quelques jours, c’était quelque chose de ben smooth, léger. Un exercice plaisant. »

Dans Le dernier Nataq, on voit donc le chanteur déambuler dans les rues de sa ville natale et voyager dans ses souvenirs, tout en suivant la démarche des muralistes et l’histoire de la ville en filigrane.

C’est un peu la quête de l’esprit du lieu qui donne naissance à un poète. Il me semble que Richard n’aurait pas écrit ce qu’il a écrit s’il n’était pas né à Rouyn.

Lili Marcotte, réalisatrice

L’auteur-compositeur-interprète est d’accord.

« Les trois quarts de mes tounes passent par là. J’y ai vécu au-dessus de 20 ans, une époque fabuleuse. Quand j’y pense aujourd’hui, je vois bien la richesse que ce lieu m’a offerte. C’était très dur, une ville de compagnie, mais en même temps les différentes communautés coexistaient dans une paix que tu ne retrouves pas aujourd’hui », dit-il en ajoutant qu’il n’a pas raconté « un millionième » de ce qu’il aurait pu raconter.

Récolte

Le hasard a voulu que peu de temps avant, en 2017, soit sorti l’album hommage Desjardins, dans lequel des artistes de la nouvelle génération se réappropriaient les chansons du poète abitibien. Un disque, une œuvre murale, un documentaire… Un peu comme si était venu pour lui le temps des récoltes ?

« Ça, ça fait longtemps que c’est fait ! », s’exclame Richard Desjardins. Le chanteur n’aime visiblement pas beaucoup les compliments, qui, peut-on constater dans le film, le mettent souvent mal à l’aise.

« La vie m’a apporté beaucoup plus que ce que j’ai demandé », laisse-t-il tomber. D’ailleurs, le seul moment où on le voit ému est lors de l’inauguration de l’œuvre.

Une murale, c’est pas n’importe quoi ! Ça n’arrive pas à tout le monde, quelque chose comme ça. Et c’est tombé sur moi.

Richard Desjardins

On lui glisse quand même que c’est un peu mérité… « Je ne veux pas y penser. Je me l’interdis. »

Au-delà de ses qualités de poète et de musicien, Richard Desjardins a aussi été par ses films un des premiers lanceurs d’alerte du Québec, dit Lili Marcotte. Le dernier Nataq le rappelle bien.

« Il a mis sa tête sur le billot, c’est le cas de le dire, pour ses valeurs. Il a contribué à faire bouger les choses, et je trouve qu’une des scènes les plus émouvantes du film, c’est quand il raconte le ressac de tout ça. »

C’est aussi lorsqu’il parle d’exploitation de la forêt, de pollution minière et de pillage des ressources qu’il s’anime le plus. « C’est sûr, je viens de là ! » Mais 22 ans après son film choc L’erreur boréale, qui a fait trembler l’industrie forestière, les choses n’ont pas tellement changé, déplore-t-il. « C’est le vocabulaire seulement qui a changé. Mais on ne lâche pas. »

C’est pour cette raison qu’il est temps que le film sorte en salle, croit Lili Marcotte. « Pour ce qu’il représente, pour les valeurs sous-entendues qu’on aborde, pour l’amour qu’on lui porte. Sans vouloir te flatter, Richard, je me permets, parce qu’on va raccrocher bientôt : tu es un grand poète, une personne importante pour le Québec, pour tout ce que tu as fait à travers tes films et ta musique. »

Richard Desjardins croit en tout cas que ce film fabriqué en toute simplicité lui est « très fidèle ». Par ailleurs, le chanteur qui vient d’avoir 73 ans est « en pleine forme ». Mais écrit-il ? Que fait-il ? « Je fais des entrevues pour le film de Lili ! » Il rigole. « Il n’y a rien de déterminé. Ça va, je suis ben content. »

On insiste. Y aura-t-il un jour de nouvelles chansons de Richard Desjardins ? Son précédent album, L’existoire, remonte quand même à 2011.

« Ce n’est pas une occupation aussi pressante qu’il y a 10, 20 ans. C’est pas rien, écrire une toune. »

Le dernier Nataq est à l’affiche à compter de ce vendredi.