À plusieurs reprises, au cours des dernières semaines, Anaïs Barbeau-Lavalette a retrouvé sur son balcon un sac de pop-corn, une bouteille de vin ou un petit mot.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Les expéditeurs étaient anonymes, pour la plupart, mais leur objectif semblait clair : remercier la cinéaste pour son nouveau film, La déesse des mouches à feu, dont le destin sera pour toujours lié à la COVID-19.

Le très beau long métrage d’Anaïs Barbeau-Lavalette a été présenté en primeur au Festival de Berlin, en février 2020, juste avant la pandémie mondiale. Il a ensuite été présenté en salle pendant une seule semaine, au début de l’automne, avant la deuxième vague. Puis il a repris l’affiche il y a deux semaines, renaissant de ses cendres en quelque sorte.

Cette semaine, La déesse des mouches à feu s’est retrouvé, comme l’automne dernier, au sommet du box-office québécois, grâce à des parts de marché exceptionnelles de 20 %. « Je pense que le film est devenu un porte-étendard de notre besoin viscéral de cinéma en salle. Et mon balcon, l’autel de la résurrection des arts ! », dit la cinéaste en riant.

De nombreux adolescents, pourtant pas d’ordinaire le public cible du cinéma québécois, se sont rués en salle pour découvrir l’adaptation cinématographique (par la scénariste Catherine Léger) du populaire roman d’apprentissage de Geneviève Pettersen. La vérité sans filtre et sans fard du film — et du personnage de Catherine, 16 ans, qui découvre l’amour, la drogue et le sexe alors que ses parents sombrent dans un divorce acrimonieux — a touché la corde sensible de ce jeune public.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Kellly Depeault, interprète de Catherine dans La déesse des mouches à feu

Certains spectateurs plus âgés ont, a contrario, été déstabilisés par la sexualité adolescente dépeinte par La déesse des mouches à feu. Jusqu’à détourner le regard pendant les ébats amoureux…

« Je comprends que l’on détourne le regard, dit Anaïs Barbeau-Lavalette. Tout le film a cette volonté d’être frontal et entier, comme peut l’être cet âge-là. Les scènes d’amour qui me touchent et me bouleversent au cinéma sont souvent plus pudiques. Sauf que dans La déesse, je ne voulais pas de pudeur. La vulnérabilité que peut proposer ce genre de scène était la bienvenue dans un film sur l’adolescence. »

Les deux scènes de sexe de son film sont, selon la cinéaste, autant de jalons de la transformation de Catherine (Kelly Depeault), essentielles à l’évolution du personnage. « À cet âge-là, tu te rends compte que tu peux susciter du désir. C’est une découverte immense et on en parle très peu. Dans la vie d’une femme, c’est un accès à une autre dimension de la féminité, à un pouvoir qui est magnifique, bouleversant et vertigineux. »

C’était la première fois qu’Anaïs Barbeau-Lavalette tournait des scènes d’intimité avec d’aussi jeunes acteurs. En amont, il y a eu tout un travail de préparation pour mettre en confiance les acteurs, qui avaient nommé leurs zones d’inconfort. La cinéaste les a aiguillés sur des œuvres (dont American Honey, d’Andrea Arnold) qui ont inspiré son esthétique, puis ils ont répété les scènes, habillés, en préparation du tournage.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Anaïs Barbeau-Lavalette

On a vraiment pris le soin de tout chorégraphier — et je n’exagère pas lorsque je dis que c’était au centimètre près — pour qu’ils se sentent libres. Les acteurs deviennent vulnérables s’il y a une partie d’eux qui doit inventer, improviser, et qui invite une part de leur propre intimité ou de leur propre sexualité dans la scène. Je voulais qu’ils soient à l’aise et, bien sûr, moi aussi !

Anaïs Barbeau-Lavalette

Sur un « plateau fermé », avec un minimum de collaborateurs, Anaïs Barbeau-Lavalette a guidé les jeunes comédiens dans cette chorégraphie singulière. « Finalement, c’est moi qui suis devenue la plus gênée, dit-elle, à force de donner des indications ! Parce que je projetais sur les personnages mon regard sur la sexualité. C’est très correct. Si je ne m’étais pas rendue vulnérable de cette façon-là, les acteurs l’auraient été davantage. »

La cinéaste ne minimise pas pour autant le courage nécessaire aux comédiens pour se mettre à nu, non seulement devant un autre acteur, mais aussi devant l’ensemble des spectateurs. Elle n’en était du reste pas à ses premières expériences en la matière. Elle s’était intéressée à ce qui rend une scène d’amour vraie et troublante dans les courts métrages Sept heures trois fois par année (en milieu carcéral) et Prends-moi, très émouvante incursion dans la vie d’un couple handicapé ayant besoin de l’assistance d’un soignant pour faire l’amour.

« On n’ose pas assez nommer ce besoin profond de prendre soin de cette part de nous, qui n’est pas traitée de la même façon que nos autres besoins primaires, croit Anaïs Barbeau-Lavalette. Il y a quelque chose dans le toucher, dans le fait de prendre dans ses bras, de faire l’amour, qui est essentiel. On le ressent particulièrement en ce moment, parce qu’on est assoiffés de contact humain, et évidemment pas que d’un point de vue sexuel. »

Autant certains ont détourné le regard devant les scènes d’amour adolescentes crues de La déesse des mouches à feu, autant d’autres ont trouvé la description de la sexualité trop appuyée dans le grand roman d’Anaïs Barbeau-Lavalette, La femme qui fuit, inspiré de la vie de sa grand-mère, Suzanne Meloche.

« Je sais que les moments où le personnage de Suzanne a des relations charnelles ont provoqué des réactions chez des lecteurs. On m’a souvent parlé du fait que je décrivais ses expériences sexuelles. Comme si c’était étonnant que cet aspect de sa vie fasse partie de ce qui rend vivant la vivante que je dépeignais. Ça m’étonne qu’on s’en étonne ! C’est peut-être aussi lié au fait que le personnage est une femme… »

Anaïs Barbeau-Lavalette prépare actuellement le tournage de Chien blanc, adaptation du célèbre roman de Romain Gary. « Il y a une scène d’amour entre Romain Gary et Jean Seberg. Tu peux imaginer que ça me terrifie de les mettre en scène !, dit-elle dans un éclat de rire. Grâce au fait d’avoir revu d’autres scènes d’amour récemment, on dirait que tout à coup, j’ai retrouvé la voie à suivre. »

La cinéaste s’est notamment inspirée, pour leur esthétique, de scènes de Pola X, de Leos Carax, et de Moonlight, de Barry Jenkins, afin de « déboulonner un peu » ces personnages mythiques. « Cette scène d’amour participe à les humaniser, à les descendre sur terre et à les rapprocher de moi », dit-elle. On a bien hâte de découvrir ça au cinéma.