Bien peu de gens ont eu la chance de visiter le Nunavik. « Pour moi, ça représente le dépaysement total, même si c’est dans le nord du Québec », affirme l’aventurière Caroline Côté pour expliquer le choix du Nunavik pour y ancrer le documentaire Traversées qu’elle vient de réaliser avec Florence Pelletier.

Marie Tison Marie Tison
La Presse

Le film suit trois femmes, Christine Bérubé-Martin, Joanna Katrena Cooper et Dominique Cormier, qui traversent le parc Kuururjuaq, à l’est du village de Kangiqsualujjuaq, sur une distance de 160 kilomètres. Elles suivent ainsi un trajet qu’ont emprunté les Inuits pendant des milliers d’années.

« C’est un endroit riche en histoire, affirme Mme Côté. On y ressent l’esprit des personnes qui l’ont fréquenté. »

Elle apprécie également le fait que les Inuits participent à la gestion du parc, qui fait partie du réseau de Parcs Nunavik.

« Parfois, les gens des communautés locales ne réglementent pas le parc qui fait partie de leur territoire. C’est quelque chose que je trouvais intéressant avec Parcs Nunavik. »

Toutefois, le territoire ne s’est pas montré tendre avec les participantes de l’expédition.

Des pluies importantes avant et pendant le séjour ont transformé une partie du terrain en gigantesque marécage. Les moustiques se sont invités en très, très grand nombre. Et les changements climatiques ont modifié le territoire de façon importante.

Au début du documentaire, l’aîné inuit Tivi Etok raconte comment le réchauffement de la température a contribué à accélérer la croissance d’une épaisse végétation qui rend la progression très difficile.

« À la fin, c’était presque impraticable, affirme Mme Côté. On se demandait s’il était possible, pour des femmes qui n’avaient presque jamais fait de sorties de cette manière, de continuer avec des sacs aussi lourds. »

Une équipe complémentaire

Au départ, les réalisatrices ne voulaient pas que les participantes soient des aventurières, mais des personnes « authentiques », d’âges et de profils différents.

« J’avais déjà rencontré Christine, se rappelle Caroline Côté. Elle chasse, elle pêche, elle habite Maria, un petit village en Gaspésie, elle fait partie de la communauté micmaque. Juste de savoir ce qu’elle faisait dans ses temps libres, ça m’impressionnait. »

La Montréalaise Dominique Cormier, mère de filles maintenant adultes, est passée à travers le processus de sélection en faisant valoir son désir d’évasion et son attirance pour le Grand Nord.

« Elle faisait beaucoup de course en sentier, c’était donc quelqu’un d’endurant, raconte Caroline Côté. C’est quelqu’un qui dépasse ses limites. »

La troisième participante, Katrena Cooper, connaissait le territoire. Inuit de Kuujjuaq, elle avait participé à des expéditions à ski entre des communautés du Nunavik avec l’organisation Jeunes Karibus.

Lors du processus de sélection, elle était élève au collège John Abbott, à Montréal. « Je passais la majeure partie de mon temps en ville, mais je n’aime pas la ville, raconte Katrena. Je préfère être dans mon village, c’est plus petit, on connaît tout le monde. »

L’idée de retourner parcourir la terre de ses ancêtres pendant une dizaine de jours en été l’attirait de plus en plus.

Dépassement de soi

PHOTO FOURNIE PAR LES FILMS DENALI_SPIRA

Le documentaire Traversées permet d’admirer les paysages spectaculaires du Nunavik.

L’expédition a amené les trois femmes à se dépasser. Dominique s’est retrouvée plongée dans un monde totalement inconnu, très difficile physiquement et émotionnellement. Christine traînait un passé plutôt turbulent, marquée par la difficulté d’être à la fois blanche et micmaque. Pour sa part, Katrena, alors âgée de 21 ans, vivait un deuil très difficile qu’elle a tardé à partager.

« Je me suis retrouvée face à moi-même, se rappelle-t-elle. C’était très difficile, mais en même temps, c’était une bonne chose pour moi. Marcher sur le territoire de mes ancêtres, c’était exactement ce dont j’avais besoin. »

L’expérience a été déterminante pour elle. « J’ai réalisé que j’étais plus forte physiquement et mentalement que je le pensais. »

L’équipe s’est rapidement soudée au fil des jours.

Caroline Côté a effectué plusieurs expéditions de son cru avant la réalisation de ce film. En 2018, elle a notamment parcouru en solo 2000 kilomètres entre Natashquan et Montréal en suivant les lignes électriques d’Hydro-Québec.

En réalisant Traversées avec Florence Pelletier, elle s’est trouvée à jouer un peu le rôle de chef d’expédition.

« Je me connaissais dans l’effort, je connaissais mon travail en tant que réalisatrice, mais ça ne m’était jamais arrivé d’amener des femmes que je ne connaissais pas dans la découverte d’un territoire aussi complexe. J’ai rarement terminé une expédition aussi mentalement fatiguée, parce que j’avais besoin de les protéger, les soutenir. »

Florence Pelletier a évidemment joué un grand rôle dans la réalisation de l’aventure, mais aussi le caméraman Samuel Trudelle et le preneur de son Vincent Desrochers. Ce dernier, un étudiant qui se spécialisait dans la médecine en région éloignée, avait aussi réussi un cours de maniement d’armes. Un atout très précieux dans un territoire fréquenté par les ours noirs…

Traversées. Documentaire de Caroline Côté et Florence Pelletier. Avec Christine Bérubé-Martin, Joanna Katrena Cooper et Dominique Cormier. Version originale française, anglaise et inuktitute, sous-titrée en français. Durée : 76 minutes. Offert sur les plateformes en ligne des cinémas Beaubien, Du Parc, Du Musée et Le Clap.