Après plus de 10 ans d’absence au grand écran, Sophia Loren a repris du service à la faveur de La vita davanti sé, une adaptation contemporaine — et italienne — du célèbre roman que Romain Gary a publié sous le pseudonyme Émile Ajar. Pour la troisième fois, l’une des plus grandes icônes du cinéma est dirigée par Edoardo Ponti, son fils.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

On ne l’avait pratiquement pas vue depuis Nine, une adaptation cinématographique de la comédie musicale du même nom, dans laquelle elle campait la « mamma » du célèbre cinéaste Guido Contini (Daniel Day-Lewis). Malgré cette relative absence des écrans, du moins en ce qui concerne les longs métrages, Sophia Loren n’en est pas encore à songer à la retraite.

« Je n’ai vraiment pas l’intention de m’arrêter ! », a déclaré l’actrice au cours d’une leçon de cinéma organisée en marge d’une projection destinée aux médias internationaux de La vita davanti sé. Celle qui a célébré son 86e anniversaire de naissance le mois dernier reprend dans ce film, sous la direction de son fils Edoardo Ponti, le célèbre rôle de Madame Rosa, d’abord immortalisé au cinéma en 1977 par Simone Signoret dans La vie devant soi. À l’époque, le film de Moshé Mizhari, adapté du roman d’Émile Ajar (Romain Gary), avait obtenu l’Oscar du meilleur film en langue étrangère. Il avait aussi valu à la fameuse interprète de Casque d’or le César de la meilleure actrice.

Icône pour icône, la rumeur commence déjà à se répandre sur les réseaux sociaux à propos d’une citation possible aux prochains Oscars pour madame Loren. Cette dernière a déjà obtenu une statuette dorée en 1962 grâce à La ciociara, de Vittorio De Sica (c’était la première actrice honorée grâce à un film tourné dans une langue étrangère), et une autre, récompensant l’ensemble de sa carrière, lui a été décernée en 1991.

Une affaire de famille

L’entretien auquel s’est récemment prêtée l’actrice, en compagnie de son fils cinéaste Edoardo, était quand même particulier, dans la mesure où il était mené par Isabella Rossellini. Née aussi de parents légendaires — Ingrid Bergman et Roberto Rossellini —, tout comme Edoardo (dont le père était le producteur Carlo Ponti), l’actrice a ainsi pu évoquer la volonté d’un artiste de travailler avec des parents ayant un statut exceptionnel. Elle aurait d’ailleurs rêvé d’en faire autant.

J’ai commencé à écrire des scénarios à l’âge de 15 ans. Je me souviens que la première fois que j’ai fait lire quelque chose à ma mère, elle m’a répondu que ce n’était pas mal, mais elle a eu la gentillesse d’être honnête en me disant que le personnage principal n’avait pas de grandes scènes à jouer.

Edoardo Ponti

« Ça m’est toujours resté. En écrivant l’adaptation de La vie devant soi [avec Ugo Chiti, collaborateur habituel de Matteo Garrone], j’ai essayé de lui offrir un genre de personnage qu’elle n’avait encore jamais joué », a-t-il ajouté.

PHOTO FOURNIE PAR NETFLIX

Edoardo Ponti sur le plateau de La vita davanti a sé (La vie devant soi), film dont il signe la réalisation.

Passant des rues de Belleville à un village italien des Pouilles, le récit de La vie devant soi a été transposé et modernisé, sans en trahir évidemment l’essence. Sophia Loren incarne Madame Rosa, survivante de l’Holocauste et ancienne prostituée, qui recueille chez elle, à contrecœur, Momo, un gamin des rues d’origine sénégalaise qui l’a pourtant volée en plein marché public. L’actrice a ainsi tourné sous la direction de son fils pour la troisième fois. Elle était de Between Strangers, production canado-italienne qu’Edoardo Ponti a réalisée en 2002 (avec Mira Sorvino et Gérard Depardieu, notamment), et aussi de Voce umana, court métrage inspiré de La voix humaine, de Jean Cocteau, lancé en 2014.

« J’adore travailler avec mon fils ! » indique l’actrice qui, pendant la quarantaine de minutes qu’a duré l’entretien, n’a pas lâché la main d’Edoardo une seule seconde. Nous partageons la même âme. Je voudrais toujours travailler avec lui ! »

Un souci d’authenticité

Dans La vie devant soi, Sophia Loren s’est aussi retrouvée à donner la réplique à Ibrahima Gueye, un préadolescent qui n’avait encore jamais eu la moindre expérience de jeu. Arrivé en Italie il y a cinq ans avec ses parents, le garçon est devenu le partenaire de l’une des plus grandes icônes du cinéma, et a dû se mettre en bouche des dialogues parfois très cinglants, très durs.

« Il m’importait d’entourer ma mère de personnages authentiques, de gens qui ont véritablement vécu l’expérience de l’immigration », souligne Edoardo Ponti.

Je tenais à ce que l’interprète de Momo soit musulman, qu’il en comprenne la culture. Aussi, mon rôle était de faire en sorte que ma mère et lui jouent dans le même film. Ibrahima a suivi un atelier de jeu pendant un mois, simplement pour qu’il puisse accéder à sa richesse intérieure. Je l’ai fait répéter avec Sophia, mais ça n’a pas été facile au début, car il était impressionné.

Edoardo Ponti

Issu d’une famille de classe moyenne, Ibrahima Gueye était, au dire du cinéaste, si malheureux à l’idée de devoir balancer des insanités à la tête de Sophia Loren qu’il en pleurait en rentrant chez lui. Jusqu’au jour où l’actrice lui a expliqué qu’elle était bien capable d’en prendre, que tout ça faisait partie d’un jeu, et qu’elle ne le prendrait jamais « personnel ».

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Ibrahima Gueye et Sophia Loren dans La vita davanti a sé (La vie devant soi), film d’Edoardo Ponti.

« Ça m’a ramenée à mes débuts, a-t-elle confié. J’ai eu la chance de travailler avec Vittorio De Sica très jeune. Il cherchait l’authenticité lui aussi. Et il m’a tout appris. Ibrahima découvrait tout en même temps, n’avait même jamais vu une caméra. Il a fallu gagner sa confiance et qu’il passe par-dessus sa timidité. Je le comprends parce que je suis très timide de nature aussi. »

La personne avant l’icône

Pendant le tournage, le jeune acteur a vécu dans la même maison que l’actrice et son fils. Il était essentiel aux yeux du cinéaste que le garçon puisse effacer de son esprit l’image de l’icône — et toute la révérence qu’elle entraîne — par une vision plus incarnée, plus près de la réalité.

« Je voulais qu’Ibrahima puisse voir ma mère en tant que personne, pas en tant que légende du cinéma, et que leur relation s’établisse sur une base humaine, souligne le cinéaste. Vous savez, le statut d’icône ne vient pas d’elle. On le lui a plutôt donné. Ce qui compte avant tout pour elle, c’est d’être une personne. C’est la raison pour laquelle elle atteint toujours une telle justesse dans l’émotion. Elle ne tient jamais rien pour acquis, elle aborde toujours un tournage comme s’il s’agissait de son premier film et elle donne tout. »

« Mon fils me connaît très bien ! », ajoute Sophia Loren. En toute simplicité.

La vita davanti a sé (La vie devant soi en version française) sera offert sur Netflix le 13 novembre.