Lancé dans un climat d’effervescence au festival de Berlin tout juste avant que la planète entière ne se mette sur pause à cause de la pandémie, La déesse des mouches à feu amorce la deuxième phase de sa carrière sept mois plus tard au Québec. La réalisatrice Anaïs Barbeau-Lavalette aura maintenant l’occasion de voir comment son nouveau film trouvera son chemin dans le cœur des gens, dans un contexte inédit.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Le souvenir de cette soirée est encore très vif, même s’il semble relever d’une époque révolue. Le 22 février dernier, l’imposante délégation de La déesse des mouches à feu montait sur la scène de la grande salle Urania pour y recevoir les chaleureux applaudissements du public berlinois. Le troisième long métrage de fiction d’Anaïs Barbeau-Lavalette (Le ring, Inch’Allah) a été présenté à la Berlinale dans le cadre de la section Generation 14plus, consacrée à des productions abordant des thèmes plus spécifiquement liés à l’enfance et à l’adolescence.

PHOTO JANNIS WERNECKE, FOURNIE PAR ENTRACT FILMS

L’équipe de La déesse des mouches à feu à Berlin plus tôt cette année

« Ce qui s’est passé est tellement particulier, rappelle la cinéaste. Toute cette effervescence, et puis plus rien. Le film a été présenté dans d’autres festivals, mais j’y étais seulement de façon virtuelle. Il m’a fallu faire le deuil de la vie qu’a ce film sans moi. »

Là, j’ai l’impression de retrouver un amour et de n’avoir jamais eu autant de plaisir à parler d’un film. Un deuxième souffle a lieu maintenant. Je pense même aller me pointer incognito à quelques représentations publiques. J’ai besoin de sentir le pouls du public.

Anaïs Barbeau-Lavalette, réalisatrice de La déesse des mouches à feu

Un regard frontal

Huit ans après Inch’Allah, Anaïs Barbeau-Lavalette est revenue au cinéma de fiction en portant à l’écran, de façon aussi frontale que sensible, le roman de Geneviève Pettersen. Le portrait qu’elle dresse de Catherine (Kelly Depeault), cette adolescente de 16 ans, qui, au cours des années 90, vit ses premières expériences de sexe et de dope pendant que ses parents (Caroline Néron et Normand D’Amour) s’entredéchirent, découle d’une vision à la fois brutale et chaleureuse.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Normand D’Amour et Caroline Néron incarnent un couple qui s’entredéchire dans La déesse des mouches à feu

« Je crois que les ados sont un peu tannés qu’on les préserve, qu’on prenne soin d’eux, explique la cinéaste. J’avais le goût d’y aller plus frontalement. Juste penser à la vérité du moment, en prenant évidemment bien soin des acteurs qui incarnent l’histoire. On a voulu faire en sorte qu’on puisse regarder ce qui arrive à Catherine en ayant peur pour elle, alors qu’elle, au contraire, déploie vraiment ses ailes. On est en même temps dans l’envol et dans la chute. »

Le tournage fut d’ailleurs riche d’apprentissages pour la cinéaste, dans la mesure où son intention était de montrer les choses de façon très franche.

« Je n’ai pas voulu me préserver non plus. La scène de la découverte du désir constitue un moment charnière dans la vie d’une jeune femme. La découverte du plaisir physique dans l’amour aussi. Évidemment, ces scènes-là ont été chorégraphiées au quart de tour. J’en ai dessiné les moindres gestes. La pire affaire aurait été que les acteurs se mettent à raconter leur propre sexualité plutôt que celle des personnages, ce que la moindre parcelle d’improvisation les aurait incités à faire. Quand je filme des scènes comme celles-là, je me dois de me placer dans une position plus vulnérable que les acteurs. Parce qu’au bout du compte, elles parlent davantage de mon rapport à la sexualité que du leur. »

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

« Il me fallait Kelly Depeault pour incarner un personnage en envol et en chute en même temps. Kelly a en elle une sorte de force, un magnétisme, un charisme, mais la faille est là aussi », confie Anaïs Barbeau-Lavalette au sujet de l’actrice qui tient le rôle principal.

Génération 90

Truffé de clins d’œil et de touches d’humour, ce récit d’apprentissage est aussi très révélateur de l’époque dans laquelle il se déroule. L’autrice, la cinéaste et la scénariste sont toutes des femmes ayant vécu leur adolescence au cours des années 90. Elles sont issues d’une génération que le cinéma québécois n’a pas encore racontée.

Pour écrire l’adaptation du roman de Geneviève Pettersen, qui l’a bouleversée au point où elle a voulu en tirer un film, Anaïs Barbeau-Lavalette a organisé un casting de scénaristes, un peu comme on le fait habituellement pour choisir les actrices et les acteurs.

« Quand on veut faire appel à un ou une scénariste au Québec, c’est à peu près toujours les mêmes noms qui sortent, fait-elle remarquer. Cette fois, on a voulu ratisser un peu plus large en organisant un vrai casting. Une dizaine de scénaristes ont répondu à l’appel. Ils avaient tous lu le roman et ils sont venus nous parler de leur vision des choses. Nous avons retenu trois d’entre eux dans un premier temps. À chacun de ces finalistes, on a demandé de développer un traitement — rémunéré bien sûr — et c’est à partir de ce synopsis que nous avons fait notre choix. Nous avons choisi Catherine Léger parce qu’elle a su faire écho à l’humour contenu dans le roman. »

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LAPRESSE

Catherine Léger signe le scénario de l’adaptation cinématographique du roman de Geneviève Pettersen.

Reconnue notamment grâce à ses pièces (Baby-sitter fait présentement l’objet d’une adaptation au cinéma par Monia Chokri), Catherine Léger compte déjà à son actif les scénarios de La petite reine (Alexis Durand-Brault) et de Charlotte a du fun (Sophie Lorain). Tout comme la réalisatrice, la scénariste a eu un coup de cœur pour le roman de Geneviève Pettersen. Cette dernière, dit-elle, fut d’ailleurs une lectrice précieuse pendant le processus d’écriture.

« Il fallait évoquer les excès des personnages sans perdre l’attachement qu’on éprouve envers eux », explique Catherine Léger.

À mes yeux, Geneviève a écrit le roman ultime de notre génération, marquée par une résistance très forte à l’idée de devenir adulte, de réussir. On voulait être libres, faire tout ce qu’on voulait, mais on voulait aussi se détruire en même temps parce que tout nous semblait être un mensonge.

Catherine Léger, scénariste

« C’était aussi, poursuit-elle, l’époque du No Future, du suicide de Kurt Cobain, avec une fascination morbide pour le trash. Avec le recul, on s’aperçoit bien sûr que nous avions tort, mais ce sentiment était très authentique. C’était l’adolescence à la puissance 1000. Non seulement étions-nous en crise par rapport à nos parents, mais on rejetait tout ce qu’ils représentaient aussi. Nous sommes aussi de la dernière génération sans internet. Il fallait toujours être en gang pour errer dans les centres d’achats et dans les parcs. On était partout, toujours dehors ! »

Une remise en question

Les six derniers mois ont par ailleurs confronté Anaïs Barbeau-Lavalette à son métier de créatrice et de cinéaste.

« Je me sens vraiment vulnérable par rapport à tout ce qui se passe, pas seulement à cause de la COVID, mais à cause du déraillement climatique aussi. On devrait se réapproprier notre pouvoir d’humain, de citoyen, et je ne nous crois pas sans moyens. Cela dit, il est plus difficile de croire en la force de l’art et en la nécessité de ce discours dans le climat actuel. En ce moment, je ne pourrais pas seulement faire du cinéma. J’ai besoin de militer, de prendre position. J’en suis à un point de ma vie où, si je n’étais pas plus active, ou si je ne faisais rien, je ne serais vraiment pas fière de moi ! »

Une projection spéciale de La déesse des mouches à feu, organisée tout récemment pour l’équipe du film, lui a cependant redonné la foi.

« Il est bon de rappeler ce qu’on est capables de faire de bon ensemble, nous les humains. On est capables de décrisser la planète, mais on est aussi capables de créer collectivement du beau. Nous avons ce pouvoir de création. Il faut en prendre soin. »

La déesse des mouches à feu prendra l’affiche le 25 septembre.