En mai 2019 à Cannes, César Diaz remporte la Caméra d’or attribuée au meilleur premier film, toutes catégories confondues, pour Nuestras Madres. Campée dans le présent, son œuvre revient sur l’exécution et la disparition de dizaines de milliers de Guatémaltèques au cours d’une guerre civile menée contre la dictature militaire dans les années 1980. La Presse a joint M. Diaz au Guatemala.

André Duchesne André Duchesne
La Presse

Votre film revient sur un épisode douloureux, mais encore d’actualité, de l’histoire du pays. Pourquoi un sujet aussi sensible pour un premier long métrage de fiction ?

Cela fait partie du processus de réconciliation et de guérison. Pour moi, c’est une façon de contribuer au débat national sur l’après-guerre. Comment on gère nos morts, nos secrets, nos disparus, la douleur, etc. Cela met certains sujets sur la table. Mon père lui-même a disparu à cette période. Quand une personne disparaît, l’espoir reste de la retrouver. On se dit qu’elle va revenir alors qu’au fond de nous-mêmes, on sait que c’est terminé.

Est-ce que les principaux personnages que sont Ernesto, Nicolasa et Cristana forment la voix des survivants ?

En fait, la guerre a eu lieu autant dans le monde rural que dans le monde urbain. Le monde rural est celui qui a le plus souffert et il est normal que le cinéma en ait parlé davantage. J’avais donc cette envie de donner une voix au monde urbain très peu présent au cinéma. Mais dans les villes, plusieurs ne croient plus [à la réconciliation]. C’est ce qui est représenté à travers le personnage de Cristina, une infirmière qui a quitté l’engagement politique pour se camper dans une volonté de servir.

PHOTO FOURNIE PAR K-FILMS AMÉRIQUE

Une scène du film Nuestras Madres

Le titre du film renvoie aux mères du Guatemala et aux femmes en général. Sans elles, où serait le pays aujourd’hui ?

Il serait sans mémoire. Ces femmes, ces mères sont les gardiennes de la mémoire et elles continuent à réclamer justice. Nous devons aussi les regarder à travers la construction de la démocratie. Lorsqu’on est victime, on ne cherche pas vengeance. On croit dans un État de droit. Et même si c’est l’État qui nous a fait du mal, on va devant lui en utilisant des moyens démocratiques pour punir les criminels. Or, ces femmes ont confiance en la démocratie. Sans elles, nous serions plongés dans un chaos total, sans mémoire et sans espoir.

Votre approche est très documentaire. Qu’en dites-vous ?

C’est juste. J’ai travaillé sur beaucoup de documentaires. Je voulais donc que le réel soit présent dans le film, car il vient enrichir la fiction. Je voulais tourner dans les vrais lieux. Et les femmes que vous voyez dans le film sont de vraies victimes de la guerre. Je voulais les intégrer dans le récit de façon juste, respectueuse. Ce sont elles qui m’ont raconté leur histoire sans se poser en victimes.

Elles sont aussi d’un très grand calme. Comment peut-on rester aussi stoïque après tant de souffrances ?

Elles sont dans la résilience. La douleur a été tellement forte qu’il n’y a plus de larmes. Leurs sentiments s’expriment dans leur silence. Elles sont fortes. Elles ont beaucoup pleuré. Elles ont traversé quelque chose de très noir et il ne reste plus rien, sinon leur besoin de justice.

Le président du jury de la Caméra d’or était le réalisateur Rithy Panh, dont les films ont beaucoup parlé du génocide commis par les Khmers rouges au Cambodge. Vous devez sans doute vous sentir très proche de son œuvre ?

J’ai vu tous ses films ! Et j’ai lu son roman autobiographique, L’élimination, coécrit avec Christophe Bataille. Pour moi, il est une référence absolue. Après la réception du prix, il m’a dit avoir eu beaucoup de mal à regarder le film qui l’a ramené au génocide cambodgien. Quelque part, cette Caméra d’or est celle de Rithy Panh.

En salle le 17 juillet.