Dans son plus récent film, Spike Lee ramène quatre vétérans afro-américains au Viêtnam, pays où, il y a près de 50 ans, ils ont été entraînés dans une guerre dont ils n’ont jamais pu se remettre. Deux acteurs français, Mélanie Thierry et Jean Reno, participent au nouvel opus du réalisateur de Do the Right Thing et BlacKkKlansman. Da 5 Bloods ne pouvait sortir à un moment plus opportun. Entretien.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Le titre du nouveau film de Spike Lee désigne un bataillon de cinq soldats afro-américains dont le chef (Chadwick Boseman) est mort au combat en 1971. Les quatre autres, interprétés par Delroy Lindo, Clarke Peters, Norm Lewis et Isiah Whitlock, Jr., sont des frères de sang à jamais liés par une histoire ayant laissé des traces chez chacun d’entre eux. Au son de plusieurs chansons tirées de What’s Going On, album phare de Marvin Gaye, sorti la même année où ces conscrits sont allés combattre au Viêtnam, Spike Lee raconte une histoire ayant de très fortes résonances avec celle qui est en train de s’écrire maintenant.

Mélanie Thierry et Jean Reno font aussi partie de l’aventure. L’actrice française se glisse dans la peau d’une militante démineuse, complètement en rupture avec son héritage filial. La jeune femme est en effet la descendante d’une famille installée là-bas à l’époque où le territoire faisait partie de l’empire colonial français. Jean Reno, dont le rôle est court, mais déterminant, incarne un spécialiste de l’exportation clandestine, à qui le groupe fera appel pour transférer des lingots d’or, retrouvés près de 50 ans après leur disparition…

PHOTO DAVID LEE, FOURNIE PAR NETFLIX

Mélanie Thierry et Jonathan Majors dans Da 5 Bloods, film de Spike Lee

Une vraie rencontre

Spike Lee a directement fait appel à Jean Reno, voisin de quartier, pour camper un personnage « un peu louche ».

« À New York, je n’habite pas loin de la NYU [New York University] », raconte l’acteur au cours d’un entretien accordé à La Presse. « Comme Spike y donne des cours et qu’il occupe un bureau là-bas, il m’a appelé, m’a donné rendez-vous pour me raconter son film. C’est parti comme ça, de manière très simple. Je connais Spike depuis une vingtaine d’années — nous nous sommes croisés plusieurs fois — et je gardais toujours l’impression d’un homme plutôt renfermé sur lui-même. »

Cette fois, j’ai eu l’occasion de le rencontrer vraiment et je me suis rendu compte qu’au contraire, Spike est quelqu’un de plutôt léger, de commerce très agréable. Il a aussi beaucoup d’humour, et son travail de prof l’amène, je crois, à entrer vraiment en contact avec plein de gens, de toutes générations. Ça se traduit dans sa direction d’acteurs.

Jean Reno, acteur, au cours d’un entretien accordé à La Presse

PHOTO DAVID LEE, FOURNIE PAR NETFLIX

Jean Reno dans 5 DA Bloods, film de Spike Lee

Mélanie Thierry, qui, à cause d’une année marquée par une blessure et une grossesse, affirme en « avoir fait voir de toutes les couleurs au pauvre Denys Arcand » à l’époque du tournage du Règne de la beauté, fut de son côté convoquée à une audition.

« On m’a dit que Spike Lee serait de passage à Paris pendant 24 heures pour auditionner des actrices françaises, rappelle-t-elle. On m’a donné un texte à apprendre, ce qui est plutôt sympa, et j’ai pu me préparer pendant une semaine. Je me suis présentée, et l’audition a duré sept minutes, top chrono. Spike n’a pratiquement pas parlé. Il est extrêmement intimidant au premier abord et il en joue en plus ! Par moments, on se sent même un peu vulnérable, mais il ne faut pas le craindre. Il faut plutôt être redoutablement efficace, car c’est ce qu’il cherche. Il faut aussi avoir un petit peu confiance en soi pour ne pas se faire balayer trop vite ! »

Tournage en Thaïlande

Les deux compatriotes se sont ainsi retrouvés très vite en Thaïlande, où s’est déroulée la plus grande partie du tournage de Da 5 Bloods, film qui, n’eût été la pandémie, aurait été lancé au Festival de Cannes il y a quelques semaines.

« L’enthousiasme de Spike est très contagieux et il se traduit par une énergie formidable sur le plateau, fait remarquer Mélanie Thierry. On est tous en train de faire le même film et on s’éclate à le faire. Comme je suis admirative de son cinéma, j’ai aussi été très attentive à sa façon de travailler, de découper une scène, aux angles qu’il utilise. »

PHOTO DAVID LEE, FOURNIE PAR NETFLIX

Mélanie Thierry et Jonathan Majors dans Da 5 Bloods, film de Spike Lee

Le cinéma de Spike Lee a une véritable identité. Spike a le sens du dialogue, le sens du rythme, bref, c’est un maestro. Il parle très peu sur un plateau parce qu’on a déjà pu discuter en amont avec lui autour d’une table 15 jours avant le tournage.

Mélanie Thierry, actrice, au cours d’un entretien accordé à La Presse

« Une fois que c’est en route, poursuit-elle, il faut rester sur le qui-vive, car tout va très vite. Une seule prise, parfois deux. Mais l’aventure fut géniale ! »

« Pendant le tournage, on ne pense pas non plus à la portée sociale ou politique qu’aura le film parce que ça deviendrait franchement trop lourd, observe par ailleurs Jean Reno. On tourne un long métrage, d’abord et avant tout. Cela dit, on le fait en toute connaissance de cause. L’expérience afro-américaine est au cœur de la démarche de Spike depuis toujours, mais son œuvre n’est pas que militante. Comme tous les grands cinéastes, il met avant tout l’être humain de l’avant, d’où la portée universelle de ses films. Son travail a sans doute contribué à conscientiser les Américains à la question du racisme et à les rendre meilleurs. Ça se voit chez les plus jeunes en tout cas. Et puis, oui, avec tout ce qui se passe en ce moment, son film tombe à pic ! »

L’espoir d’un déconfinement

Mélanie Thierry, pas plus que Jean Reno, n’était en tournage au moment où le monde s’est complètement arrêté il y a trois mois. Ils ne savent pas non plus quand leurs prochains projets pourront être mis en marche. À ce jour, seuls les tournages ayant été interrompus à cause de la crise sanitaire peuvent progressivement reprendre.

« Je venais de finir un petit truc à Atlanta et j’étais à la maison à New York quand tout s’est arrêté, explique Jean Reno. Je me suis cependant confiné avec ma famille dans la maison que je possède en Provence. J’ai trouvé le premier mois assez difficile. On ne comprenait pas trop ce qui se passait, et l’espoir n’y était pas. Quand votre vie est fabriquée de projets, de choses qui sont devant vous et pas derrière, ça fait mal. Je fais partie de ces gens qui, s’ils n’ont pas de projets concrets devant eux, n’existent pas. J’ai mis un certain temps à retrouver espoir. Mais là, ça va. »

Da 5 Bloods (Da 5 Bloods – Frères de sang en version française) sera offert sur Netflix le 12 juin.