Le deuxième long métrage de Mariloup Wolfe, Jouliks, adaptation par Marie-Christine Lê-Huu de sa pièce du même titre, prendra l’affiche vendredi prochain. Une histoire d’amour tragique entre deux esprits libres (Jeanne Roux-Côté et Victor Andrés Trelles-Turgeon), campée dans un univers bohème des années 70, du point de vue d’une petite fille de 7 ans (Lilou Roy-Lanouette). Un très joli film qui arrive 10 ans après Les pieds dans le vide.

Marc Cassivi
Marc Cassivi La Presse

Marc Cassivi : Je te rencontre au beau milieu d’une série d’entrevues à la chaîne. Ça ne te pèse pas ?

Mariloup Wolfe : Ce que j’aime, lorsque je fais des entrevues sur la réalisation, c’est que c’est moins futile. Ce sont des entrevues plus profondes. Je n’ai pas l’impression de répéter une cassette. Quand on parle de quelque chose avec passion, c’est différent. On ne me demande pas ce que je fais de mes journées, quels sont mes prochains projets…

M.C. : Lorsqu’on fait un film tous les 10 ans, on a le temps de bien y réfléchir ! Faire du cinéma est un long processus. Est-ce qu’on perd espoir quand ça prend une décennie ?

M.W. : Mon désir de faire du cinéma n’est jamais disparu. Sachant que c’est un long processus, idéalement, lorsqu’on fait un film, on en a aussi un autre en branle. Ce n’était pas mon cas. J’ai adoré faire mon premier film, mais je me suis retrouvée à me demander ce que je voulais faire par la suite, de quoi j’avais envie de parler. Il fallait qu’un scénario me plaise. J’ai eu deux enfants, on m’a proposé des rôles intéressants dans 30 vies, Unité 9, Sur-vie… Et parallèlement, on m’a offert plusieurs réalisations de séries télé (Ruptures, Hubert et Fanny). Je n’étais pas en manque de cinéma à ce moment-là, parce que ce que j’aime, c’est réaliser, diriger une équipe, des acteurs. J’avais l’impression de pratiquer mon métier et de l’apprendre à la dure. La télé a ses qualités et ses défauts. Ça va vite, on n’a pas beaucoup de budget, mais pour un réalisateur, c’est toute une école !

Bande-annonce du film Jouliks

M.C. : Est-ce qu’en comparaison, faire du cinéma est un luxe ?

M.W. : Oui, c’est un luxe. Je me sens privilégiée de faire un deuxième film, d’avoir du temps pour raconter une histoire, pour réfléchir à une œuvre. Tu peux te poser des questions sur chaque scène : où tu places ta caméra, en fonction de quel point de vue que tu veux illustrer. Le cinéma est un luxe de réflexion. Mais il a fallu que je réapprenne certaines choses. J’ai fait des courts métrages dans ma vingtaine et trois ans d’école de cinéma à Concordia. C’était très libre, très « artsy ». Ensuite, je suis arrivée dans quelque chose de plus commercial. En télé, on te dit toujours non parce qu’il n’y a pas d’argent. Tu fais ce que tu peux avec ce que tu as. Tu développes des réflexes de télé. Tu ne peux pas te permettre de rêver et d’imaginer des plans aériens. Je ne rêvais plus. Jouliks est un scénario qui m’a fait rêver.

M.C. : Qui t’a donné la permission de rêver…

M.W. : Exactement. Ça m’a donné des ailes. Avant de lire le scénario, j’avais des appréhensions, parce que c’est une adaptation d’une pièce de théâtre et que ce n’est pas toujours heureux. Mais dès les premières phrases du scénario, j’ai été conquise. J’imaginais l’ambiance, la texture boueuse et organique. Marie-Christine [Lê-Huu] est très détaillée dans ses didascalies. Tout ce que je lisais, je le voyais en images. Je voyais le film. Cet univers en marge, dans les années 70. Je voulais le faire… mais on ne m’a pas choisie !

M.C. : Ah non ?

M.W. : On était plusieurs réalisateurs à avoir été approchés. J’ai eu à faire des pitchs dans le passé à d’autres producteurs, qui m’ont reproché d’être trop critique des scénarios. Après Les pieds dans le vide, je voulais que les projets me ressemblent. Un film, on le signe vraiment donc on l’assume longtemps. Mais être aussi critique m’a nui. J’ai changé de stratégie pour Jouliks, parce que je le voulais vraiment, et donc je n’ai parlé que de mon amour pour le scénario. Ça a joué contre moi. Ils ont choisi quelqu’un d’autre. Mais ce n’était pas concevable pour moi de ne pas le tourner. Je savais que c’était pour moi. Jamais un projet ne m’avait autant interpellée. J’avais envie d’approcher un récit qui était profond et riche. J’avais envie de dire quelque chose, pas seulement de faire du divertissement.

PHOTO BERNARD BRAULT, LA PRESSE

La réalisatrice Mariloup Wolfe, la comédienne Lilou Roy-Lanouette et l’autrice de la pièce Jouliks qui a inspiré le film du même nom, Marie-Christine Lê-Huu

M.C. : C’est un drame qui est assez chargé…

M.W. : C’est un film qui aborde plusieurs thèmes : la famille, la religion, l’éducation des enfants, la liberté des uns qui devient le carcan des autres.

M.C. : C’est un cliché, mais la série télé reste un médium de scénaristes alors que le cinéma est encore un médium de réalisateurs. Est-ce que la réalisatrice de cinéma a dû mettre de côté certains réflexes de la réalisatrice de télé ?

M.W. : La réalisatrice de télé a pris de mauvais plis ! C’est le réalisateur qui signe au cinéma. Il a fallu que je me réadapte à ça. Cela dit, j’aime travailler en collaboration. J’ai fait beaucoup de place à Marie-Christine. C’était nécessaire pour être respectueuse de son œuvre. Ça fait 15 ans qu’elle travaille là-dessus ! Elle est brillante, stimulante, elle est dure aussi avec son propre texte. Au montage, elle en aurait coupé plus que moi ! J’ai essayé différents montages, parce que la mode est à garder tous les punchs pour la fin. Mais on a décidé, comme dans la pièce, de révéler le drame dès le début.

PHOTO BERNARD BRAULT, LA PRESSE

La réalisatrice Mariloup Wolfe se préparait en vue de la première de son film, Jouliks, au Théâtre Maisonneuve, mardi dernier. 

M.C. : On ne peut pas anticiper l’accueil du public. Aussi bien faire le film qu’on a envie de faire…

M.W. : J’aime le cinéma d’auteur commercial. Les films qui ont une signature, une vision, une approche artistique, mais qui sont accessibles. Je m’identifie à ça. Mais on aime catégoriser : soit tu fais du cinéma pour les festivals et tu ne fais pas de box-office, soit tu fais du cinéma commercial et tu es boudé par les festivals. J’aime les deux. Mais on dirait que c’est difficile pour les films hybrides de faire leur place.

M.C. : Marie-Christine travaille depuis 15 ans sur la pièce et le film. Tu es arrivée à quel moment dans le processus ?

M.W. : Sur le tard. Je n’ai pas été choisie il y a quatre ans, mais je n’ai pas arrêté de harceler la production pendant deux ans. Je leur ai même dit que je pourrais jouer le personnage de Vera [l’un des personnages principaux] ! Il y a un an et demi, ils m’ont dit : « Lâche ta poupée vaudou. Si tu veux le faire, tu peux le faire ! » Intimement, je le savais que ça allait se passer. J’en avais l’intuition. Je le voyais trop.

M.C. : Tu dis que tu aurais pu jouer Vera. Ça me rappelle que ça fait longtemps qu’on ne t’a pas vue au cinéma ?

M.W. : Même jouer tout court ! À la télé aussi, ça fait quelques années. Parce que je fais de la réalisation à temps plein depuis presque quatre ans. J’ai essayé de faire les deux. J’ai réalisé Ruptures pendant que je jouais dans Unité 9. C’était trop. La réalisation m’habite de manière permanente. Mais je ne sens pas de manque.

M.C. : Tu n’as pas le temps de t’ennuyer de jouer ?

M.W. : J’aime ça jouer, mais je ne me vois pas dans mes projets. Je ne ressens pas ce besoin-là. J’ai envie de mettre les acteurs en valeur. Une fois qu’on m’a confié la réalisation, je n’ai plus jamais repensé à jouer Vera. Je ne sais pas comment quelqu’un comme Xavier Dolan fait pour faire les deux. Je l’admire beaucoup. C’est tellement prenant !

M.C. : Il n’a pas d’enfants…

M.W. : Et tous ses ongles sont rongés ! [Rires] Je veux faire ce métier-là de façon zen et saine. Je travaille sur une série en ce moment qui parle de santé mentale, pour le Club illico. C’est un autre défi. C’est un univers que je ne connais pas, alors j’ai fait des recherches dans les hôpitaux psychiatriques. L’an prochain, j’aurai un autre projet de réalisation dont je ne peux pas parler encore…

M.C. : La réalisatrice est très demandée et l’actrice n’a pas le temps !

M.W. : Si on m’offre un rôle, ce serait plus équilibré dans ma vie parce qu’avec une famille, c’est plus facile de jouer ! Mais j’ai 41 ans, et ça se passe pour moi en ce moment en réalisation. C’est le temps des femmes. J’ai deux longs métrages et trois séries à mon actif. Le momentum est là. Et avec l’expérience que j’ai acquise, je me sens en paix, confortable, à ma place.