Pour son huitième long métrage, Micheline Lanctôt s’est inspirée de questions existentielles qu’elle se pose elle-même depuis longtemps, à travers le parcours de trois individus qui arrivent à un moment crucial de leurs vies respectives. La mise au monde difficile d’Une manière de vivre fait naître aussi un autre type de réflexion chez la cinéaste…

Marc-André Lussier
Marc-André Lussier La Presse

Elle est connue pour être une battante. Pour avoir réussi à faire du cinéma à sa manière en ce pays — ce qu’elle fait depuis bientôt 40 ans —, il faut se battre, travailler à la dure, souvent avec des moyens de fortune. Micheline Lanctôt, qui n’a jamais craint d’exprimer sa pensée haut et fort, lance très fièrement demain au Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue son plus récent opus. Et, qui sait, peut-être son dernier.

« J’espère que ce ne sera pas le cas, dit-elle au cours d’une entrevue accordée plus tôt cette semaine à La Presse. Mais au rythme où on me laisse tourner et en considérant l’âge que j’ai, ça se pourrait. Et si c’était le cas, je serais très fière que ma filmographie s’achève avec ce long métrage. Sans mettre un terme à quoi que ce soit, il englobe quand même des préoccupations qui se retrouvent dans tous mes films. »

Un intérêt qui remonte à loin

Une manière de vivre, dont les têtes d’affiche sont Gabrielle Lazure, Rose-Marie Perreault et Laurent Lucas, relate le parcours de trois personnes qui, pour des raisons différentes, arrivent à un moment de leur vie où, pour avancer, ou simplement continuer, elles doivent affronter leur propre tumulte intime.

Pour ce faire, la cinéaste a décidé d’intégrer physiquement dans son récit le philosophe Baruch Spinoza, un peu comme l’avait fait Denys Arcand avec Machiavel dans Le confort et l’indifférence.

« Même si le film ne porte pas sur Spinoza, je tenais quand même à ce qu’on ait accès à sa pensée un peu, indique la cinéaste. Ses écrits étant difficiles à lire — c’est pourquoi il y a tant d’ouvrages où l’on vulgarise sa philosophie —, j’ai voulu qu’on le voie et qu’on l’entende. Je ne sais d’ailleurs même pas pourquoi je me suis intéressée à Spinoza, mais il y a indéniablement quelque chose qui me fascine chez lui depuis très longtemps, depuis, en fait, mes vieilles lectures de collège. »

Quand j’ai lu Spinoza avait raison, le livre d’António Damásio qui révélait comment sa philosophie était prophétique sur le plan de l’éthique humaine, je me suis rendu compte à quel point il rejoignait mes préoccupations. Il y a maintenant tout un courant contemporain qui s’intéresse à Spinoza. Ça n’était pas le cas quand j’ai commencé !

Micheline Lanctôt

Si les premières versions du scénario d’Une manière de vivre étaient plus directement liées à la barbarie des temps modernes, Micheline Lanctôt a opté pour une démarche plus intimiste au fil de son écriture. Le récit s’est alors recentré sur les trois personnages, lesquels cherchent tous leur « manière de vivre », afin de tenter de comprendre les comportements humains. Il y a d’abord ce philosophe belge (Laurent Lucas), venu à Montréal pour donner une conférence sur Spinoza, puis cette femme (Gabrielle Lazure), qui se sent coupable de ne pas avoir été aux côtés de son mari lorsque ce dernier est mort dans un accident, et, enfin, la fille du couple (Rose-Marie Perreault), qui mène une vie houleuse en exerçant le métier d’escorte de luxe.

« C’est comme si ces personnages devaient obligatoirement passer par des épreuves pour se pardonner eux-mêmes des choses dont ils ne sont pas fiers, explique Micheline Lanctôt. Une anecdote survenue dans ma propre vie a d’ailleurs nourri ma réflexion. Un jour, avec mon mari, nous avons happé un chien sur la route et on ne s’est pas arrêtés. Ça m’a hantée pendant des années. D’où viennent ces petites lâchetés ? Pourquoi a-t-on tant de mal à se les pardonner ? Et pourquoi n’agit-on pas toujours comme on voudrait ? Ces petites lâchetés, en apparence anodines, finissent par devenir accablantes si on les laisse s’accumuler sans les régler. »

Des conditions difficiles

Micheline Lanctôt n’en fait pas mystère : elle n’a pas pu tourner le film qu’elle avait écrit, la faute de coupes dans le budget, estimé au départ à 4,8 millions. À l’arrivée, elle a dû jongler avec au moins 800 000 $ de moins.

Le cinéma est en crise actuellement, sur tous les plans. Il souffre notamment de sous-financement chronique. C’est encore plus terrible pour les réalisatrices, parce que nos budgets restent de loin inférieurs à ceux de nos collègues masculins, même avec les programmes visant la parité. Personnellement, je ne suis plus capable de travailler comme ça.

Micheline Lanctôt

« J’ai réalisé sept longs métrages avec moins de 1 million — un tour de force chaque fois —, et même si le budget de celui-là était plus important, j’ai dû puiser dans des trésors d’imagination pour patcher des trous. Cette opération est toujours crève-cœur, car on doit carrément supprimer des scènes. Je sais que bien des gens pensent qu’on se plaint la bouche pleine, mais ils n’ont pas idée des conditions dans lesquelles on travaille. Les journées de 20 heures ne sont pas rares. »

Enseignante à l’université pendant 36 ans, Micheline Lanctôt a par ailleurs à cœur la notion de transmission — elle est la marraine du Prix collégial du cinéma québécois — et se trouve à même de constater la richesse des talents qui émergent. Elle déplore l’engorgement de tous les programmes.

« On ne fait plus de la sélection, mais de l’élimination, dit-elle. Des gens de talent sont écartés et ne devraient pas l’être. Tous les projets sont traités comme du cas par cas, alors que des cinéastes tentent de construire une œuvre. J’ai perdu toute crédibilité sur le plan international parce qu’après avoir reçu un prix à Venise [grâce à Sonatine en 1984], il m’a fallu plusieurs années avant d’en tourner un autre. Dans les festivals étrangers, on attend les nouveaux films de certains cinéastes québécois, mais leurs nouveaux projets étant souvent refusés, ils n’ont rien à leur offrir. Cette absence de vision atteint un point critique et indique aussi comment le système est profondément dysfonctionnel. Et apparemment, personne n’a vu venir les plateformes numériques, alors que ça fait 20 ans qu’on en parle ! »

Une envie de jouer

Micheline Lanctôt a quelques projets dans ses tiroirs — dont un, en anglais, qu’elle pense peut-être même proposer un jour à Netflix —, mais après l’aventure Une manière de vivre, un film de maturité destiné à un public adulte, la cinéaste ne sent pas d’attaque en ce moment pour aller les soumettre et les défendre.

« Je veux profiter de la vie. J’ai autre chose à faire que d’attendre après les fonctionnaires. J’aimerais continuer à jouer encore longtemps parce que j’adore ça, d’autant que j’estime être une bien meilleure comédienne aujourd’hui. J’avais des projets d’actrice, mais ces films n’ayant pas obtenu de financement, ils sont en suspens. Je n’ai pas eu de propositions pour la télé depuis la fin d’O’ non plus. Puisque je n’ai pas l’énergie de lancer des projets ces temps-ci, j’attends les appels. C’est ça qui est plate ! »

Une manière de vivre prendra l’affiche le 1er novembre.