Révélée en 2013 grâce à It Felt Like Love, Eliza Hittman s’est imposée aux cinéphiles quatre ans plus tard avec Beach Rats, un film dans lequel elle s’immisçait avec délicatesse dans le jardin secret d’un jeune homme désorienté face à ses désirs.

Marc-André Lussier
Marc-André Lussier La Presse

La cinéaste américaine y affichait un talent certain pour traduire en images des émotions que ses personnages sont souvent incapables d’identifier eux-mêmes. Avec brio, elle emprunte une fois de plus cette approche dans son nouveau film.

Grand Prix au Festival de Berlin il y a un mois, Never Rarely Sometimes Always relate le parcours d’Autumn (Sidney Flanigan), une adolescente qui, enceinte à 17 ans, voudrait interrompre sa grossesse. L’affaire pourrait se régler rapidement en ayant recours à un avortement, mais, dans l’État où habite Autumn, la Pennsylvanie, l’avortement est interdit à une mineure en l’absence de consentement parental. Dans la situation où se trouve la jeune fille, c’est hors de question.

Aussi décide-t-elle de prendre les grands moyens, non sans avoir au préalable tenté d’avorter elle-même, et d’amasser comme elle le peut les sous pour prendre un bus vers New York en compagnie de sa cousine Skylar (Talia Ryder) et d’aller dans une clinique là-bas.

Seules dans Manhattan, traînant leur valise dans les gares et les stations de métro comme un poids, les deux cousines, sans le sou, s’engagent dans un périple plus complexe que prévu.

À l’atmosphère anxiogène découlant de cette errance dans Manhattan s’ajoute le parcours émotionnel d’une adolescente qui ne s’attendait sans doute pas à devoir entrer dans un processus aussi éprouvant.

Bien qu’elle trouve des voix bienveillantes à la clinique, Autumn doit se soumettre à une série de procédures à travers lesquelles se dévoilera toute sa vulnérabilité. Le titre du film évoque d’ailleurs l’une des scènes les plus bouleversantes, alors que l’adolescente doit répondre à une série de questions d’ordre intime en choisissant l’une ou l’autre des quatre réponses offertes…

Sans jugement ni militantisme

Grâce à une caméra des plus attentives, Eliza Hittman offre un film qui, à sa manière, s’inscrit dans la mouvance d’œuvres comme 4 mois, 3 semaines et 2 jours, de Cristian Mungiu, ou même Sonatine, de Micheline Lanctôt. Dénué de tout jugement, sans ferveur militante ni discours pompeux, Never Rarely Sometimes Always brosse le portrait d’une adolescente qui ne peut que s’appuyer sur elle-même – et sur sa cousine – pour survivre dans un monde qui ne lui fait pas de cadeau.

Eliza Hittman aura pris soin de faire écho à cette oppression constante sans insister. Son film comporte cependant un volet social et politique indéniable, alors que le droit des femmes à disposer de leur corps est remis en question dans certaines franges de la société américaine.

La masculinité toxique ambiante est aussi évoquée, soit par l’insistance d’un patron aux mains longues ou d’un exhibitionniste dans le métro. Le seul personnage masculin important du film est d’ailleurs un étudiant croisé par hasard dans les rues de Manhattan, dont on ne sait trop quelles sont les véritables intentions. Campé par Théodore Pellerin, dont le charisme opère une fois de plus, ce personnage ambigu s’inscrit parfaitement dans la tonalité d’un film qui reste bien ancré dans la mémoire, notamment grâce à la performance remarquable de Sidney Flanigan.

IMAGE FOURNIE PAR UNIVERSAL PICTURES CANADA

★★★★

Never Rarely Sometimes Always. Drame d"Eliza Hittman, avec Sidney Flanigan, Talia Ryder, Théodore Pellerin. 1 h 35

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