Comment rendre au cinéma ce qui est l'un des romans les plus terribles de Marguerite Duras ? En nous faisant subir l'interminable attente que raconte ce livre.

Publié le 14 sept. 2018
Chantal Guy LA PRESSE

Car c'est essentiellement ça, La douleur : comment vivre quand on ne sait pas où est l'autre, ni dans quelles conditions il survit, sans savoir même s'il est toujours en vie. C'est peut-être l'un des récits les plus lancinants de la France sous l'Occupation allemande, et c'est un film lancinant, voire halluciné, que propose Emmanuel Finkiel (Voyages, Nulle part, terre promise), respectueux de l'oeuvre littéraire de Duras, sans trop mimer son oeuvre cinématographique. La jeune Marguerite Duras, femme du résistant Robert Antelme qui a été trahi, arrêté puis déporté, transporte son angoisse partout dans les rues grises de Paris (qu'on dirait écrasé sous une chape de plomb dans ce film), incarnée par une Mélanie Thierry aux yeux cernés par l'insomnie, constamment sous tension.

Un dangereux jeu de chat et de souris commence avec Pierre Rabier, un agent français de la Gestapo - Benoît Magimel est presque touchant dans son admiration pour la jeune écrivaine. Les deux veulent des renseignements, mais c'est Marguerite qui a tout à perdre. À l'angoisse de l'héroïne s'ajoute celle des collabos, qui continuent d'exister autour comme si de rien n'était, alors que tout le monde sent que la guerre touche à sa fin et qu'il faudra payer chèrement les comptes. Mince réconfort, car Marguerite tient à sa douleur, ce que lui reproche son amant Dyonis (Benjamin Biolay), mais cette douleur est la seule présence de l'absent. Elle se dédouble et se regarde agir, dans cette distanciation propre à l'hébétude de ceux qui souffrent. Puis, la guerre se termine, c'est le retour des rescapés, qui ressemblent à d'incroyables fantômes faméliques, mais toujours pas de Robert. Marguerite continue de souffrir, en totale contradiction dans ce Paris en liesse, en totale fusion avec les survivants. Jusqu'au retour tant attendu.

Finkiel nous épargne la lente reconstruction d'Antelme, décrite dans ses moindres détails dans le livre de Duras, probablement par respect pour l'auteur de L'espèce humaine qui n'avait d'ailleurs pas apprécié l'appropriation littéraire de son ex-femme. La douleur est une adaptation soignée, poignante, pénible par moments (c'est voulu), jouée avec profondeur par ses interprètes, qui ne trahit ni Duras ni son propos.

***1/2.

La douleur. Drame historique d'Emmanuel Finkiel. Avec Mélanie Thierry, Benoît Magimel et Benjamin Biolay. 2 h 06.

Consultez l'horaire du film.

Photo fournie par Fun Film 

La douleur