Elle compte à son actif deux longs métrages, cinq courts, deux sélections officielles au Festival de Cannes, une websérie à succès, ainsi que des réalisations d'épisodes de séries télévisées. Notre directrice invitée évoque ce qu'est être une cinéaste de 30 ans en 2018.

Mis à jour le 24 sept. 2018
Marc-André Lussier LA PRESSE

Ces temps-ci, Chloé Robichaud est occupée par la réalisation de la dernière moitié des nouveaux épisodes de Street Legal, une série créée il y a 30 ans, que le réseau CBC (le réseau anglais de Radio-Canada) compte maintenant remettre au goût du jour. Ce ne sont pas là les premiers pas que la réalisatrice de Sarah préfère la course fait dans le domaine de la télévision - on lui doit aussi la réalisation de plusieurs épisodes de Trop -, mais elle s'attaque pour la première fois à un projet anglophone, d'esprit torontois, tourné à Montréal.

« C'est parfait comme ça, explique-t-elle. Pour l'instant, je n'ai pas encore porté une série du début à la fin, et mon approche en est plus une d'observation. C'est comme si j'arrivais dans une équipe, que je regardais ce qui se passe et que je pensais alors à ce que je peux amener de moi dans tout ça. Quand je fais un film, je m'occupe du projet depuis l'étape de l'écriture jusqu'à celle de la promotion. En télé, tout va beaucoup plus vite, ce qui implique une préparation différente. »

La cinéaste n'est cependant plus du tout dans le même état d'esprit qu'au moment où elle étudiait en cinéma à l'Université Concordia. À l'époque, la télé était encore vue de haut, et considérée comme moins « noble ».

« Ma vision a changé. Cela dit, tout dépend des projets. J'en ai refusé certains, dans lesquels je sentais qu'un aspect cinématographique était moins possible à réaliser. Bien sûr, j'accepte des projets télé pour gagner ma vie, mais aussi pour apprendre. Honnêtement, je suis certaine que mes expériences télévisuelles avec Trop et Street Legal m'aideront à devenir une meilleure cinéaste. »

DES VASES COMMUNICANTS

Le théâtre, la musique, la télé, le web, le cinéma, bref, toutes les formes d'art sont maintenant décloisonnées et constituent, pour la créatrice qu'est Chloé Robichaud, des vases communicants.

« On veut raconter une histoire et bien la raconter, peu importe le médium », explique-t-elle.

« L'an dernier, j'ai mis en scène un des six segments de la pièce À te regarder, ils s'habitueront, un genre d'hommage à Pour la suite du monde, né de mes conversations avec les comédiens Igor Ovadis et Fayolle Jean, et on y montrait des extraits du film de Pierre Perrault. Tous les arts sont intégrés. »

Le cinéma est entré très tôt dans la vie de Chloé Robichaud. Fille d'un père très cinéphile, qui oeuvre dans le domaine de la publicité, la cinéaste a pu avoir accès à des plateaux de tournage dès sa petite enfance.

« Mon père me choisissait parfois pour paraître devant la caméra, mais ça ne m'intéressait pas vraiment. Je ne voulais pas être une enfant vedette. J'étais trop timide, je n'avais pas ce qu'il faut pour ça. Je préférais de loin observer ce qui se passait derrière la caméra et je posais beaucoup de questions sur le plan technique. Très jeune, mes goûts étaient déjà très affirmés. Je n'appréciais pas les dessins animés, mais j'ai beaucoup aimé Beethoven par exemple. Parce que le chien était vrai. Mes classiques d'enfance sont plutôt des films comme The Truman Show. À 15 ans, j'ai vu Les invasions barbares, qui m'a beaucoup marquée. J'aime aussi beaucoup les films d'Antonioni. Il m'arrive souvent d'en regarder avant de me lancer dans un tournage. »

LE RAPPORT À LA NOTORIÉTÉ

À 24 ans, Chloé Robichaud a été invitée par le Festival de Cannes à concourir pour la Palme d'or du court métrage grâce à son film Chef de meute. L'année suivante, son premier long métrage, Sarah préfère la course, a été présenté sur la Croisette en sélection officielle, dans la section Un certain regard. La grande timide a ainsi été très rapidement soumise aux feux des projecteurs.

« J'ai eu droit à beaucoup d'attention, et ç'a été un peu étourdissant. C'est comme si on m'avait catapultée dans quelque chose. Et puis, il y avait Xavier Dolan à l'avant-plan. D'autres aussi. La personnalité d'un réalisateur devenait alors un peu un facteur de marketing. Au début, ça m'a intimidée. Aujourd'hui, à 30 ans, je suis beaucoup plus à l'aise sur ce plan. J'ai compris qui je suis et je ne suis pas gênée de ce que j'ai à raconter. Je ne me force pas à être plus que ce que je suis, ni de correspondre à une image glam ou plus excentrique. Je n'essaie pas d'être autre chose que moi-même. »

UN PARADOXE

Quand on lui demande pourquoi faire du cinéma en 2018, la cinéaste répond aimer profondément cette forme d'art. Elle affirme croire encore en la pérennité de l'exploitation des films en salle.

« On oublie à quel point l'expérience de voir un film en salle est rassembleuse. Ça fait du bien à l'âme, à l'esprit. C'est l'étape de s'y rendre qui est plus compliquée dans le contexte actuel, et il faudra bien trouver une solution pour ramener le public québécois en salle. Je vais toujours me battre afin que mes films soient montrés dans le plus grand nombre de salles possible. C'est en fonction du grand écran que je tourne. »

Paradoxalement, Chloé Robichaud dit être mal placée pour critiquer les plateformes, étant donné qu'elle en est une grande consommatrice.

« Pays, mon deuxième long, n'est pas disponible en Blu-ray ou en DVD. J'en ai eu un pincement au coeur parce que je ne peux pas avoir l'objet dans mes mains, ni l'offrir à quelqu'un. La transmission ne se fait plus. Mais, honnêtement, est-ce que j'achète ou loue des Blu-ray moi-même ? Ben... non. J'essaie de voir les films dans les salles et j'utilise les plateformes pour regarder des séries. Quand je fais un long métrage, je veux qu'il soit vu. Et je constate qu'on me parle davantage de Pays aujourd'hui, parce qu'il a été disponible sur Tou.tv, qu'au moment de sa sortie il y a deux ans. Si jamais Netflix voulait un de mes films, ce serait difficile de résister, mais j'essaierais quand même de négocier fort pour une sortie en salle, au moins simultanée. J'y réfléchirais, en tout cas... »

ET LA PARITÉ ?

À une époque où il est beaucoup question de parité et de diversité dans le milieu des arts en général, et du cinéma en particulier, tant devant que derrière la caméra, Chloé Robichaud a été amenée à changer sa vision des choses, au gré de ses réflexions.

« Au début, il était question de quotas et je n'étais pas en faveur de ça, dit-elle. Je voulais qu'on me choisisse pour mon talent, pas parce que je suis une femme. Aujourd'hui, je crois cependant que cette mesure est nécessaire afin qu'un jour, ce ne soit même plus un enjeu. »

« Ce qui importe davantage à mes yeux, plus que le sexe de la personne qui est derrière la caméra, c'est de qui parle l'histoire qu'on raconte, et compte-t-elle suffisamment de personnages de femmes complexes et nuancées. La parité à l'écran m'importe davantage, mais il faut donner les mêmes opportunités derrière aussi », explique la réalisatrice.

La cinéaste évoque alors le documentaire Half the Picture, dans lequel l'une des réalisatrices interviewées explique qu'en cherchant un directeur photo sans se baser sur le genre, elle a dû se rendre compte que les vidéos de démonstration des hommes étaient plus impressionnants.

« Le constat qu'elle en a tiré était que ces hommes avaient pour la plupart eu accès à plus d'opportunités de travail, souvent dans de plus grosses productions. Elle s'est dit à ce moment qu'elle devait participer au changement et donner l'opportunité à une femme. Il ne s'agit pas d'une question de talent, mais d'opportunités et de visibilité. »

La distinction de Chloé Robichaud à titre de cinéaste ? S'intéresser à ceux dont on parle moins. Et poser sur eux un regard subtil en racontant leur quotidien.

« On ne parlait pas souvent des homosexuelles à l'écran. Puis, j'ai fait Sarah préfère la course. Et ensuite, la websérie Féminin/Féminin fut la première du genre au Canada. J'espère qu'il y a encore place pour la subtilité à notre époque parce que là est ma nature. Je m'inscris aussi dans les enjeux identitaires qu'on vit et j'espère parler aux gens de ma génération. »

FILMOGRAPHIE

2012 : Chef de meute

Festival de Cannes - Compétition officielle des courts métrages. Diffusé sur le site web de la société de production La Boîte à Fanny.

2013 : Sarah préfère la course

Festival de Cannes - Sélection officielle Un certain regard. Offert en Blu-ray/DVD, et sur les plateformes iTunes, Tou.tv et Illico.

2014 et 2018 : Féminin/Féminin

Série web diffusée sur Tou.tv.

2016 : Pays

Sélection au Festival de Toronto (TIFF). Offert sur iTunes.

Photo fournie par les Films Séville

Sophie Desmarais dans Sarah préfère la course

Photo fournie par les Films Séville

Emily VanCamp dans Pays