Redécouvert grâce au documentaire Searching for Sugar Man, qui a pris l'affiche vendredi, le chanteur américain Rodriguez goûte enfin au succès, à l'âge improbable de 70 ans. Histoire d'une renaissance...

Mis à jour le 15 oct. 2012
Jean-Christophe Laurence LA PRESSE

Il aurait pu être le prochain Bob Dylan. Mais l'histoire en a décidé autrement.

En 1970, après deux albums passés complètement dans le beurre, l'énigmatique Sixto Rodriguez a disparu dans la brume, oublié de tous.

Du moins, le croyait-il.

Car, si sa carrière fut un «flop» aux États-Unis, ce fut loin d'être le cas en Afrique du Sud, où on le considère encore comme un héros national.

Adoptées pour leur message engagé, ses chansons sont devenues des hymnes de la lutte anti-apartheid pour des générations de jeunes Sud-Africains. Résultat: son premier disque Cold Fact s'est écoulé là-bas à au moins un demi-million d'exemplaires, autant qu'Abbey Road des Beatles et que les Greatest Hits de Simon & Garfunkel!

Le plus incroyable, c'est que Rodriguez n'en a jamais rien su: toutes ces années, la compagnie de disque avait «oublié» de lui verser ses droits d'auteur. Il aura fallu l'enquête obstinée de deux jeunes Sud-Africains, pour que l'ancien chanteur (depuis longtemps recyclé dans la construction) découvre qu'il était une star à l'autre bout du monde!

Vingt ans plus tard, cette histoire improbable fait l'objet d'un documentaire qui fait beaucoup jaser: Searching for Sugar Man. Depuis sa présentation au festival de Sundance en janvier dernier, où il a gagné le Prix du jury, le film du Suédois Malik Bendjelloul a littéralement ressuscité Rodriguez aux États-Unis. Profitant de l'occasion, celui-ci a même décidé de reprendre sa guitare, à l'âge improbable de 70 ans!

Invité au Late Show de David Letterman et à l'émission 60 minutes, le chanteur se produira l'an prochain au Carnegie Hall et au festival Coachella. Sans oublier que la trame sonore de Searching for Sugar Man est en nomination aux prochains Grammys.

«Je suis dépassé par ce qui m'arrive, confie le miraculé, joint à Los Angeles. Ça fait presque un an que je suis sur la route, alors que je n'avais jamais tourné plus de 30 jours!»

Modeste, Rodriguez n'hésite pas à donner tout le crédit de sa renaissance aux personnes qui ont cru en lui, de ses fans sud-africains, à la petite équipe qui gère présentement sa carrière.

C'est oublier que sa résurrection n'aurait jamais eu lieu si les chansons n'avaient pas été aussi intemporelles. Or, ses albums Cold Fact et Coming From Reality contiennent une quantité impressionnante de chansons, qui se situent au carrefour du «protest song», du soul et du folk psychédélique.

Comment alors, expliquer cette incroyable absence de succès aux États-Unis? Mystère. Rodriguez était appuyé par de bons producteurs (Dennis Coffey, Steve Rowland), une étiquette de disque crédible (Sussex) et une maison de distribution connue (Buddah).

Simple malchance?

«Je crois que son nom n'a pas aidé, explique Malik Bendjelloul. On ne savait pas comment le vendre. À l'époque, quand tu avais un nom latino, tu étais soit un mariachi, soit Speedy Gonzalez. L'autre raison, c'est qu'il ne voulait pas jouer le jeu de l'industrie. Un jour, à une convention, il s'est produit devant des cadres de compagnie de disques en leur tournant le dos. Je pense qu'il en a payé le prix.»

«C'est vrai que je ne me présentais pas bien, ajoute l'auteur-compositeur, qui s'est toujours caché derrière d'épaisses lunettes fumées. Mais il y a aussi l'époque. Les turbulences étaient nombreuses. Il y avait beaucoup d'autres choses qui se passaient.»

«Trop déçu pour être déçu», comme il le dit lui-même, Rodriguez a alors tout lâché. Issu d'une famille d'immigrants mexicains, il a renoué avec ses racines prolétaires et travaillé comme «jobbeur» pour nourrir sa famille. Ce qui ne l'a pas empêché de suivre des cours de philo à l'université et de se présenter à la mairie de Detroit au début des années 80! «Je suis un musicien politicien», résume-t-il.

Pendant ce temps, en Afrique du Sud, tout le monde le croyait mort. Une rumeur disait qu'il s'était fait sauter la cervelle en plein spectacle, une autre qu'il s'était immolé par le feu. Mais ses chansons «anti-establishment» continuaient de tourner, malgré la censure. La réédition de ses albums après la chute de l'apartheid, au milieu des années 90, sera le point de départ de la longue quête pour le retrouver.

Jamais trop tard

Étonnant, tout de même, que l'homme n'ait pas été redécouvert plus tôt. Depuis 15 ans, les archéologues du rock ne cessent d'exhumer des trésors du passé, pour le plus grand plaisir des jeunes mélomanes en quête de pépites.

C'est ce qui rend le cas Rodriguez aussi étonnant. L'homme est resté dans l'ombre tellement longtemps, que l'histoire aurait pu l'oublier pour de bon. Pire encore, il aurait pu être redécouvert après sa mort, ce qui aurait probablement aggravé l'injustice.

Autant dire que le chanteur n'a pas l'intention de rater sa seconde chance. Vivant enfin le moment qu'il n'attendait plus, le septuagénaire aux lunettes noires savoure ce qu'on pourrait appeler une douce revanche. «C'est étrange, souligne Malik Bendjelloul. La plupart des gens ont leur heure de gloire quand ils sont jeunes. Lui, c'est le contraire.»

Le succès a-t-il meilleur goût quand il est tardif?

«Le succès est toujours bon, conclut Rodriguez. Mais je me considère simplement chanceux que ce soit arrivé... C'est la preuve qu'il n'est jamais trop tard.»