Le documentaire Fucké de Simon Gaudreau a de quoi nous prendre aux tripes avec ses images frontales de sept hommes à la dérive au coeur de Montréal. Or, derrière le sujet comme tel, la démarche artistique est tout aussi importante.

Publié le 1er mai 2015
André Duchesne LA PRESSE

Parce que, contrairement à l'impression que le spectateur peut ressentir à la sortie du visionnement, Fucké n'est pas nécessairement un film revendicateur et ne cherche pas à condamner une situation qui a de quoi faire pousser des cris d'horreur.

Le documentariste a une vision plus épurée des choses. N'en déplaise aux âmes sensibles ou aux esprits obtus, Gaudreau travaille sur une base artistique.

«Je m'intéresse davantage au cinéma qu'au sujet du film, dit-il sans détour. J'ai une approche assez libre par rapport au réel. Je choisis de montrer une vérité sans pour autant penser que je trace un portrait d'une situation sociale à partir de laquelle on va généraliser.»

«En somme, je ne fais pas une émission de télévision, mais une forme d'art.»

Fucké est un film extrêmement dur. Essentiellement tourné dans une maison de chambres située à la frontière entre le Plateau Mont-Royal et Rosemont, il nous introduit dans l'univers glauque, sale et très mal en point de sept hommes dont la plus grosse possession est le téléviseur les rattachant au monde extérieur.

Leur univers est un taudis: mer de canettes de bière vides, cendriers débordants de mégots, linge sale éparpillé partout, toilettes bouchées. L'un d'eux se démène dans son fauteuil roulant. Un autre ressasse ses souvenirs de boxeur. Un troisième se «shoote» sous nos yeux. Cette misère au coeur de notre ville est pratiquement insoutenable.

Se gardant de raconter une histoire à l'eau de rose, Simon Gaudreau reconnaît d'emblée que ces images peuvent être choquantes, provocantes. Mais il a voulu avant tout filmer ces individus comme des êtres humains dans leur réalité la plus crue. Il va plus loin encore en affirmant vouloir respecter ces hommes dans leurs choix.

«Ces images étaient pour moi nécessaires et j'avais envie de les montrer, dit-il. Je pense qu'au-delà de la répulsion qu'on peut ressentir, on apprend à aimer ces gens.» 

«Mon film ne condamne pas leur situation, car mes sujets ont une trajectoire de vie qui leur est propre. Ils ont accès à de l'aide, mais ne la désirent pas nécessairement.»

Quant aux spectateurs, Gaudreau dit vouloir provoquer chez eux une forme d'étonnement, bien plus que de l'apitoiement. «J'aimerais qu'on puisse s'intéresser à ces gens. Je ne suis pas sûr qu'on puisse les réhabiliter. Mais on peut être un peu leurs amis, les écouter, les respecter.»

Le respect commence avec le cinéaste lui-même. Il a tourné ses images sur une période de deux ans. «Il était important pour moi de passer beaucoup de temps avec eux, dit-il. Pour rendre justice à leur existence, je me devais de vraiment connaître comment ils vivent.»

ETHNOGRAPHIQUE

Fucké est le deuxième long métrage documentaire de M. Gaudreau qui, il y a quelques années, nous avait proposé King of the l'Est, film consacré au rap underground à travers la vie d'une poignée de jeunes de l'est de Montréal vivant aussi dans des conditions très difficiles. Il y a donc une certaine forme de continuité dans son travail.

D'ailleurs, Fucké a été présenté au Festival international du film ethnographique du Québec, ce qui n'est pas fortuit. «L'ethnographie s'intéresse à l'être humain, à ses modes et ses conditions de vie, ses rituels, etc., observe le cinéaste. C'est ce que je fais, essentiellement, m'intéresser aux humains dans les conditions où ils vivent.»

Lorsqu'on lui demande ses sources d'inspiration, il nomme le documentariste allemand Werner Herzog et évoque la période du cinéma direct des années 60 au Québec. «Ma manière de travailler ressemble au cinéma direct, mais je prends beaucoup de libertés avec le réel pour construire une histoire.»

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Fucké prend l'affiche le 1er mai.