Black Panther pourrait remporter sept statuettes aux Oscars, dont celle du meilleur film, ce soir à Los Angeles. Mais pour bien des Afro-Américains, le long métrage de superhéros de l'univers Marvel est déjà vainqueur. Retour sur ce phénomène.

VÉRONIQUE LAUZON LA PRESSE

À l'aéroport de Los Angeles, un chauffeur de taxi originaire du Nigeria est surpris d'apprendre que les Oscars ont lieu ce dimanche. « Le temps passe si vite ! », dit-il en français. Va-t-il regarder la cérémonie ? « Je vais demander à mon fils, qui vit à Atlanta, de m'appeler si Black Panther gagne. »

Les Afro-Américains à qui nous parlons, dans les commerces, dans la rue, au cinéma, parlent avec fierté de ce film de superhéros, dont la distribution est majoritairement noire. Jeff, employé d'un Starbucks à Beverly Hills, dit en riant que c'est un excellent « blackbuster ».

Samuel L. Jackson, qui incarne Nick Fury dans les films de l'univers Marvel, mais qui ne fait pas partie de la distribution de Black Panther, résume le bonheur ressenti par de nombreux Afro-Américains : « Nous, les Noirs, avons été déçus pendant tellement longtemps de la manière dont nous étions représentés à l'écran. Bien sûr, nous avons quelques personnages qui nous ressemblent comme êtres humains et dont nous sommes fiers. Mais dans le royaume de Wakanda [pays africain fictif de Black Panther], nous trouvons des personnages noirs qui ont des caractéristiques phénoménales », a-t-il expliqué à La Presse.

Il estime que le film de Ryan Coogler déboulonne des préjugés persistants contre l'Afrique et ses peuples, entre autres en présentant Wakanda comme l'endroit où se trouvent les meilleurs médecins et scientifiques du monde et comme un pays ayant une culture riche et variée.

« C'est magnifique de voir ça ! C'est vrai que nous avons une culture africaine importante et que nous la célébrons depuis très longtemps. Et pour les jeunes, c'est important qu'ils la voient à l'écran, pour qu'ils comprennent que nous sommes aussi extraordinaires que n'importe qui d'autre dans l'univers », dit l'acteur, rencontré dans la foulée de la sortie du nouveau film de Marvel, Captain Marvel.

« Black Panther est devenu un phénomène et cette reconnaissance est plus que méritée. »

« Se voir » sur grand écran

Dans le documentaire Black Panther Power, la réalisatrice Sophie Pagès parle aussi d'un « film-événement ». Pendant 52 minutes, elle explique pourquoi ce long métrage « s'est rapidement imposé comme un véritable phénomène de société et a fait bouger les lignes à Hollywood ».

Elle y raconte notamment que le rappeur Kendrick Lamar, qui signe d'ailleurs la trame sonore du long métrage, a loué des « salles de cinéma pour permettre à des enfants défavorisés de voir le film » et de pouvoir ainsi « se voir » sur grand écran.

Malaïka Narcisse-Merveille, une Québécoise d'origine haïtienne, a aussi eu une pensée pour les jeunes afrodescendants : « Depuis que je suis petite, je regarde des films de superhéros. En voyant Black Panther, je me suis remise dans mes souliers de petite fille et je me suis dit que si j'avais vu ça à cette époque, ça aurait fait toute la différence. »

Elle a vu le film trois fois au cinéma : « La première fois que je l'ai vu, j'ai tellement été émue... c'était trop d'émotions. Je ne m'attendais tellement pas à ça. Je n'aurais jamais espéré voir un film comme ça de ma vie. »

« La représentation dans les oeuvres, ça compte beaucoup dans l'estime de soi. Ça nous dit que nous existons et que, nous aussi, nous pouvons avoir des super-pouvoirs. »

En route vers les Oscars

Hier après-midi, autour du Dolby Theatre, alors que des centaines de personnes préparaient l'un des événements les plus glamour de la planète, de nombreux touristes prenaient des égoportraits avec, en arrière-plan, un petit bout de tapis rouge, une fameuse statuette des Oscars ou l'une des étoiles du Hollywood Walk of Fame.

La comédienne oscarisée Lupita Nyong'o, qui incarne Nakia dans Black Panther, y aura d'ailleurs prochainement son étoile, une décision annoncée en juin dernier, alors que le film venait de fracasser des records au box-office.

Par contre, la responsable du Hollywood Walk of Fame nous dit que nous aurions tort de croire que l'actrice de 35 ans a été sélectionnée à cause de l'immense succès de ce long métrage : « Nous honorons nos célébrités pour toute leur carrière, pas seulement pour un film », explique Ana Martinez.

Déjà au sommet

Mais revenons aux touristes avides de selfies. Nous ne pouvons pas dire qu'ils étaient tous des cinéphiles. La plupart de ceux à qui nous avons parlé n'avaient d'ailleurs pas l'intention de regarder la cérémonie des Oscars. Quelques-uns prendront quand même connaissance des gagnants dans les journaux, demain matin.

Même ceux qui ont été émus par Black Panther n'étaient pas curieux, encore moins avides, de savoir si le film remporterait quelques statuettes aux Oscars.

L'Éthiopien Tilahun a bien résumé le sentiment général : « Le film a déjà atteint les sommets. »

Black Panther occupe le troisième rang dans le palmarès des plus gros succès du box-office américain, derrière Star Wars : The Force Awakens et Avatar

Black Panther a non seulement prouvé que la diversité était payante, mais également qu'elle pouvait atteindre une auditoire plus large.

Selon Comscore et Screen Engine, 37 % des Américains qui ont vu le film étaient des Afro-Américains, alors qu'en général ils représentent seulement 15 % de l'auditoire. Et les Caucasiens n'ont pas boudé le long métrage pour autant, puisqu'ils ont représenté 35 % du public américain du film.

Avec plus de 35 millions de messages, Black Panther est aussi le film qui a suscité le plus de commentaires sur Twitter.

Le fait qu'il s'agit du premier long métrage adapté d'une bande dessinée nommé dans la prestigieuse catégorie du meilleur film de l'année n'est donc qu'une consécration de plus.

Parce qu'aux yeux de nombreux Afro-Américains, même si l'équipe de Black Panther n'a pas encore foulé le tapis rouge, elle a déjà remporté sa brouette d'Oscars.

Photo fournie par Disney

Chadwick Boseman dans Black Panther