(Cannes) Au moment même où était projeté jeudi en première mondiale le documentaire posthume Mariupolis 2 du cinéaste Mantas Kvedaravicius, assassiné il y a quelques semaines par l’armée russe, le metteur en scène russe Kirill Serebrennikov se présentait en conférence de presse, dans une salle voisine du Palais des Festivals, pour parler de son film La femme de Tchaïkovski.

Publié le 19 mai
Marc Cassivi
Marc Cassivi La Presse

« Tout ce qui est russe doit être effacé », a déclaré dans la foulée à l’Agence France-Presse le producteur de films ukrainien Andrew Fesiak, à l’occasion d’une conférence sur la « propagande russe », au pavillon américain du Marché du film. « Serebrennikov aurait dû prendre la décision de lui-même de ne pas participer au Festival de Cannes », a estimé de son côté le directeur du Festival international du film de Kyiv, Andriy Khalpakhchi.

C’est dire à quel point Cannes était sous haute tension politique, jeudi. Kirill Serebrennikov, qui a dénoncé l’invasion de l’Ukraine après la montée des marches, très sobre, de la projection officielle de son film, la veille, est le seul cinéaste russe sélectionné au Festival de Cannes cette année.

Son cas est particulier. Il a été assigné à résidence à Moscou à partir de 2018 pour son soutien au mouvement LGBTQ+, ce qui l’a empêché d’accompagner à Cannes ses deux précédents films, sélectionnés en compétition. Juste avant la guerre, il a été condamné à une liberté conditionnelle et a préféré s’exiler à Berlin dès le début de la guerre.

En revanche, son plus récent film a en partie été financé par une fondation privée qui appartient à l’oligarque Roman Abramovitch, réputé près de Vladimir Poutine. Ce qui le rend suspect aux yeux d’une partie de l’industrie du cinéma ukrainien.

Portant une casquette et des verres légèrement fumés, Serebrennikov a dû répondre, sans surprise, à plus de questions sur la guerre que sur son film, qui traite du court mariage de façade entre Tchaïkovski, qui était homosexuel, et Antonina Milioukova.

« Qu’on le veuille ou non, volontairement ou involontairement, on est lié à ces évènements, a déclaré le metteur en scène de théâtre et de cinéma. Comme le disait Adorno, peut-on faire de la poésie après Auschwitz ? »

« Faire la part des choses »

Certains s’étaient déjà indignés que Kirill Serebrennikov, l’un des artistes russes les plus en vue de l’époque, soit accueilli en compétition à Cannes, contrairement aux Ukrainiens Sergei Loznitsa et Maksim Nakonechnyi, dont les films sont présentés dans d’autres sections. L’Académie ukrainienne du cinéma a notamment exigé le boycottage pur et simple de La femme de Tchaïkovski.

« Je comprends tout à fait les gens qui exigent qu’il y ait ce boycottage. Pour eux, c’est extrêmement douloureux et absolument insupportable », constate Kirill Serebrennikov. « Mais appeler à un boycottage de la culture uniquement sur la base de sa nationalité, ce qui a été fait dans le passé, je ne peux pas l’accepter. »

La culture, c’est l’air, c’est l’eau, c’est les nuages. Je pense qu’il faut éviter de boycotter Dostoïevski, Tchekhov, et a fortiori Tchaïkovski. Il ne faut pas priver les gens de culture, de musique, de théâtre, de cinéma. C’est ça qui les rend vivants.

Kirill Serebrennikov

Le délégué général du Festival de Cannes, Thierry Frémaux, a lui aussi plus tôt cette semaine dit comprendre le point de vue de ceux qui sont sous les bombes au quotidien. « Il faut essayer de faire la part des choses entre les Russes qui prennent des risques à résister à la parole officielle. On essaie de se comporter le mieux possible pour essayer d’être juste », a-t-il déclaré lundi, en rappelant que le Festival a interdit toute délégation russe officielle à Cannes, mais pas ses artistes dissidents.

« Serebrennikov n’est pas un opposant, pas du tout, estime Andrew Fesiak. Toute sa carrière a été financée par l’argent du gouvernement russe. » Si l’artiste russe a reconnu jeudi avoir bénéficié de subventions d’État pour certaines de ses œuvres plus anciennes (avant 2014), il a précisé qu’à cette époque, « avoir le logo du ministère de la Culture n’était pas honteux ».

Le cinéaste a aussi défendu Roman Abramovitch, propriétaire jusqu’à tout récemment du club de soccer anglais de Chelsea. « C’est un mécène depuis longtemps et sa fondation a permis de financer beaucoup de films d’auteur en Russie. Comme le président Zelensky, je souhaite que les sanctions contre lui soient levées. Il peut être l’entremetteur de futures discussions entre les Ukrainiens et les Russes. »

Serebrennikov n’a, cela dit, défendu d’aucune manière l’invasion de l’Ukraine par Vladimir Poutine. « La culture russe a toujours promu les valeurs humaines, la fragilité de l’homme, la compassion qu’on peut avoir envers les âmes des gens, envers les petites gens. La culture a toujours été antiguerre. Parce que la guerre veut détruire ce dont je viens de parler. Le mot culture et le mot guerre sont des antagonistes. »

Pendant la conférence de presse de La femme de Tchaïkovski, le Festival présentait un film qu’il a ajouté au dernier instant à sa programmation : Mariupolis 2 du documentariste lituanien Mantas Kvedaravicius, tué il y a moins de deux mois par l’armée russe, à seulement 45 ans.

PHOTO ERIC GAILLARD, REUTERS

La productrice de Mariupolis 2 Nadia Turincev, la co-réalisatrice Hanna Bilobrova et la monteuse Dounia Sichov

Le film de Kvedaravicius, qui rend compte de la vie quotidienne sous les bombes à Marioupol des habitants de cette ville assiégée, a été terminé par sa compagne ukrainienne Hanna Bilobrova et sa monteuse Dounia Sichov. Le cinéaste et anthropologue était retourné à Marioupol au début de l’invasion, en février, pour retrouver les gens qui avaient participé à son premier documentaire sur la ville, pendant la guerre du Donbass, en 2014.

Kirill Serebrennikov, qui a 52 ans, doit monter en juillet au Festival d’Avignon Le moine noir de Tchekhov, avant de terminer le tournage de son prochain film, une adaptation du roman d’Emmanuel Carrère, Limonov, à propos d’un personnage russe aussi fascinant que controversé.

« S’il n’y avait pas cette guerre, on irait tous beaucoup mieux et moi le premier parce qu’on serait tous plus insouciants, a-t-il répondu à une journaliste d’origine ukrainienne, qui lui demandait s’il était heureux de se retrouver enfin en personne au Festival de Cannes. Le fait qu’il y ait des bombes qui tombent sur des villes fait que je ne suis pas complètement heureux d’être ici. »

Jeudi soir, en ouvrant la télé de ma chambre d’hôtel, je suis tombé par hasard sur un long reportage de la chaîne d’information continue Rossiya 24 – détenue par le gouvernement russe – sur La femme de Tchaïkovski. Il y a été question des critiques du film dans les revues spécialisées américaines Variety et Hollywood Reporter, trois experts ont été interviewés (je ne saurais vous en dire plus ; mon russe étant un peu rouillé), mais aucun extrait sonore de la conférence de presse de Kirill Serebrennikov n’a été diffusé. Évidemment.

Je me demande quelle serait la réaction des autorités russes si l’œuvre d’un dissident exilé remportait cette année la Palme d’or. Et je n’ose imaginer le tollé en Ukraine…