(Berlin) À deux jours de l’annonce du palmarès, Denis Côté a lancé Un été comme ça, un film singulier, très réussi, où l’on discute de sexualité féminine. Aussi en lice pour l’Ours d’or, un long métrage espagnol tourné en français, inspiré de l’histoire véridique d’un couple ayant survécu à la tuerie du Bataclan à Paris.

Publié le 15 février
Marc-André Lussier
Marc-André Lussier La Presse

La fin de la soirée lundi a été consacrée à la projection de gala d’Un été comme ça, le nouveau film de Denis Côté, présenté en compétition officielle. Pour sa quatrième marche sur le tapis rouge du Berlinale Palast en moins de 10 ans, le cinéaste québécois, tel un capitaine au long cours, était flanqué cette fois des actrices et de l’acteur qui portent ce long métrage à bout de bras : Larissa Corriveau, Aude Mathieu, Laure Giappiconi, Anne Ratte Polle et Samir Guesmi. Tout ce beau monde s’est d’ailleurs prêté quelques heures plus tôt au jeu de la conférence de presse, dans une salle plus clairsemée que d’habitude à cause des restrictions sanitaires. Pas tout à fait l’effervescence des grands jours, à vrai dire.

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Tel un capitaine au long cours, Denis Côté a foulé le tapis rouge du Berlinale Palast pour la quatrième fois grâce à la sélection de son film Un été comme ça en compétition officielle.

Né tout d’abord d’un questionnement à propos de l’absence de films traitant franchement de sexualité dans le cinéma québécois, Un été comme ça a ensuite évolué vers un projet plus ambitieux. Denis Côté a en effet approfondi sa réflexion en se documentant sur l’évolution du mot « nymphomane » à travers les âges, en arrivant toujours à la même conclusion : ce mot comporte une grande part de jugement masculin sur le désir sexuel féminin. D’où l’idée d’explorer ce thème sérieusement.

« Mais je sais bien que je suis un homme de 48 ans, blanc, qui arrive avec ses privilèges d’hétérosexuel, a-t-il déclaré devant les journalistes. C’est la raison pour laquelle je me suis blindé de regards de femmes pendant tout le processus d’écriture et de fabrication du film. Maintenant qu’il est fait, le point de vue qu’auront les hommes m’intéresse aussi, bien sûr, mais au moment du processus de création, je n’ai montré ce que je faisais qu’à des femmes. »

Responsabilité et bienveillance

Son souhait ? Parler de sexualité féminine avec responsabilité et bienveillance, sans tomber dans une espèce d’érotisation des images qui aurait fait tout dérailler. Une sexologue l’a assisté tout au long du processus de création. Denis Côté a aussi cette fois fait appel à une monteuse (Dounia Sichov), histoire de faire en sorte qu’un regard féminin soit toujours aux aguets. Au directeur photo, François Messier-Rheault, le cinéaste a donné une directive bien précise : « Si tu es le moindrement excité par ce qu’on filme, dis-le-moi tout de suite. Ce n’est vraiment pas le but ! »

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Aude Mathieu et Larissa Corriveau sur le tapis rouge du Berlinale Palast, peu avant la présentation d’Un été comme ça, un film de Denis Côté

Denis Côté a aussi raconté comment Laure Giappiconi était venue le voir un jour en lui faisant remarquer que, de façon très précise dans une scène, on pouvait sentir qu’elle était le fait de la vision d’un homme. « Je l’ai modifiée en conséquence parce que Laure a pu me faire voir dans cette scène des choses que je n’avais pas remarquées, malgré toute mon attention. Il est impossible de faire un film pareil en se basant sur des certitudes », a-t-il ajouté.

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Aude Mathieu et Laure Giappiconi dans Un été comme ça, un film de Denis Côté

En fait, le lauréat du prix du film le plus novateur en 2013, grâce à Vic+Flo ont vu un ours, s’est lancé dans un projet qu’il a souhaité irréprochable sur le plan éthique, mais dans lequel il ne « s’est gêné de rien » non plus.

« Je me suis livré à une espèce de jeu d’équilibriste et je ne cherche aucunement la controverse. Mon territoire, ce sont les êtres humains. Et ce film, une célébration de toutes nos sexualités. »

Retour au Bataclan

Également en lice pour l’Ours d’or, Un año, una noche (One Year, One Night est le titre international) est une production entièrement espagnole, tournée en français à Paris. Ce film d’Isaki Lacuesta (Entre dos aguas) est directement inspiré du récit de Ramón Gonzalez, survivant avec son amoureuse française de la tuerie ayant eu lieu au Bataclan à Paris le 13 novembre 2015.

Le récit évoque bien entendu l’évènement tragique – et l’angoisse infernale qu’ont vécue ceux qui étaient sur place –, mais il porte davantage sur les conséquences qu’un tel traumatisme peut engendrer auprès d’individus, particulièrement quand il s’agit d’un couple. Interprétés par Nahuel Pérez Biscayart et Noémie Merlant, Ramón et Céline ont d’ailleurs vécu les mois ayant suivi la fusillade de façon très différente.

PHOTO FOURNIE PAR LA BERLINALE

Noémie Merlant dans Un año, una noche (One Year, One Night). Le film d’Isaki Lacuesta est en lice pour l’Ours d’or à la Berlinale.

« C’est ce qui m’intéressait », a expliqué le réalisateur Lacuesta lundi au cours d’une conférence de presse tenue avant la projection officielle de son film. Quand je les ai rencontrés, j’ai tout de suite senti qu’ils avaient vécu cet évènement en tant que couple de façon très différente. « Ils n’étaient pas ensemble au moment de la fusillade et ils ne savaient pas si l’autre était vivant. Leur histoire est de celles sur lesquelles on fait finalement peu de suivi. D’où l’idée de parler aussi de l’année d’après. »

Les scènes de la fusillade sont ainsi intégrées dans le récit comme des retours en arrière, histoire de donner un meilleur éclairage aux épreuves que doivent maintenant traverser les protagonistes.

« Nous devions rester fidèles aux faits, mais nous avons établi une structure qui nous permet d’emprunter davantage le point de vue de Ramón en premier, puis celui de Céline ensuite. Nous nous sommes aussi beaucoup questionnés sur la représentation de la violence. Il était nécessaire à nos yeux de plonger le spectateur au cœur de l’évènement, sans tomber dans l’excès ou la complaisance. Nous avons emprunté une approche réaliste, sans pour cela tomber dans l’horreur ni voir les terroristes. »

Cette approche se révèle d’une redoutable efficacité, et donne aussi l’occasion aux deux acteurs principaux de livrer de vibrantes performances.