(Venise) En 1938, un officier des services de sécurité cherche désespérément à obtenir le pardon des familles de victimes des purges staliniennes : cette quête de rédemption en forme de « parabole » est au cœur du dernier film d’un couple de réalisateurs russes en compétition à Venise.

Gildas LE ROUX Agence France-Presse

Le capitaine Volkonogov s’est enfui, en lice pour le Lion d’or au festival de Venise, ne se veut pas « un drame historique, mais plutôt un conte fantastique, une parabole » à vocation « universelle », expliquent Natasha Merkulova et Aleksey Chupov, dans un entretien avec l’AFP sur le Lido.

Fiodor Volkonogov, officier modèle des services de sécurité soviétiques, a pour mission de faire avouer à des innocents par tous les moyens, y compris la torture, des crimes qu’ils n’ont pas commis. Avec ou sans aveux, l’issue est toujours la même : la mort.

« Il s’agit d’une période très douloureuse de l’histoire russe […] Malgré cela, elle n’est pas apparue très souvent dans des films russes, donc c’était important pour nous d’en parler enfin », souligne Natasha Merkulova, ex-journaliste de 41 qui se concentre sur la mise en scène tandis que son mari privilégie le travail d’écriture.

« Nous analysons un moment historique précis, l’année 1938, et nous donnons à voir un pays jeune né d’une révolution » qui a débuté deux décennies plus tôt et « qui essaye de survivre dans ces circonstances très particulières », explique Natasha Merkulova.

Le couple a notamment réalisé Parties intimes (2013) et L’homme qui a surpris tout le monde, présenté dans la section Horizons à Venise en 2018.

Le film bascule au moment où le capitaine Volkonogov lui-même devient l’objet de soupçons et décide de s’enfuir pour se lancer dans sa folle quête de pardon, poursuivi par la meute de ses anciens collègues. Une course contre la montre s’engage alors, durant laquelle le jeune officier est confronté à la misère et à la détresse de ses compatriotes terrorisés qui tentent juste de survivre.

Sauver son âme

La machine à tuer se transforme peu à peu sous les yeux des spectateurs en un être humain qui veut à tout prix sauver son âme, une dimension mystique paradoxale au paradis du socialisme réel qui nie toute spiritualité et qui veut faire table rase du passé religieux et historique.

D’une partie de volleyball sous le lustre en cristal d’un palais délabré aux usines tout droit sorties d’un film de propagande à la gloire du communisme, certaines images font écho au bouillonnement artistique et à la créativité qui ont caractérisé cette période.

Interrogé sur la manière dont cet art révolutionnaire — qu’ils qualifient eux-mêmes d’« unique » — a influencé leur film, le couple explique avoir « essayé de créer une fusion de trois artistes, une sorte de cocktail » entre les travaux du peintre abstrait Kasimir Malévitch, du graphiste et décorateur de théâtre Kouzma Petrov-Vodkine et du fondateur de l’art analytique Pavel Filonov.

Alors que certaines franges politiques en Russie n’hésitent pas aujourd’hui à réhabiliter et glorifier le stalinisme, synonyme de grandeur, Aleksey Chupov dit « ne pas avoir rencontré de problèmes durant la production du film », qui jette pourtant une lumière crue sur les crimes de ce régime.

L’un des personnages du film résume ainsi crûment la mission des forces de l’ordre — le NKVD, ancêtre du KGB-chargées de prévenir toute déviance : « Ces gens disent qu’ils sont innocents parce qu’ils sont vraiment innocents. Nous devons les éliminer avant qu’ils ne deviennent coupables ».

« Nous n’avons pas encore montré le film en Russie, nous ne savons pas comment il va être reçu […] J’espère que nous continuerons à ne pas avoir de problèmes », ajoute le réalisateur.

Tourné à Saint-Pétersbourg, Le capitaine Volkonogov s’est enfui a reçu des fonds des ministères russe et estonien de la Culture ainsi que du Fonds de Soutien au cinéma européen Eurimages.