Il était une fois dans l’Est, septième film de Larissa Sadilova, l’a, ironiquement, fait passer à l’Ouest. Plus précisément à Cannes en 2019 où l’œuvre a été sélectionnée pour Un certain regard. Évoquant une histoire d’adultère dans le décor singulier de la Russie des régions, le film arrive au Québec. La Presse a joint Mme Sadilova par visioconférence.

André Duchesne
André Duchesne La Presse

Il y a bientôt 30 ans, le 25 décembre 1991, l’URSS était dissoute, reléguant le régime communiste aux livres d’histoire. Mais dans la réalité, il reste maintes traces de l’époque bolchevique, notamment dans les villages et les régions rurales russes.

C’est dans ce contexte qu’est campé Il était une fois dans l’Est, septième opus de la cinéaste Larissa Sadilova. L’œuvre raconte une histoire d’adultère impliquant deux voisins dans un contexte social, culturel et géographique à mille lieues des films nord-américains consacrés aux unions… et désunions.

Autrement dit, adieu les appartements new-yorkais et les maisons cossues des banlieues riches. Bonjour la campagne russe, à un jet de l’Ukraine, avec son aménagement territorial bancal, ses églises orthodoxes aux clochers à bulbes et ses champs où les hommes manient encore la faucille.

C’est comme ça dans plusieurs régions rurales, comme si la structure de l’URSS n’avait jamais été détruite. Moscou, c’est une autre histoire.

Larissa Sadilova, réalisatrice d’Il était une fois dans l’Est

Le film s’attarde au parcours d’Egor, camionneur taciturne, père et mari, qui quitte régulièrement la maison pour des livraisons lointaines. Et à celui de sa voisine Anna, mère et femme mariée, qui prend l’autobus pour aller vendre ses magnifiques tricots dans les grands magasins de Moscou.

À peine montée dans l’autobus, Anna en descend, une fois celui-ci sorti de la ville, et attend l’arrivée de son amant Egor. Leur escapade adultérine peut commencer.

Évidemment, ça ne peut pas durer. Tamara, la femme d’Egor, découvre le pot aux roses. L’histoire se répand. La mère de Iouri, mari cocu, jette son fiel contre Anna. Cette dernière s’enfuit et trouve, avec Egor, une maison louée par Evdokia, une babouchka très vieux jeu.

Visiblement, les femmes tiennent le haut du pavé dans cette histoire. « Oui, répond Larissa Sadilova. Toutes les femmes sont des héroïnes dans mon pays. Les choses changent aussi en matière de divorce. Avant, une femme qui divorçait faisait face à beaucoup d’adversité alors que ça ne changeait rien chez les hommes. Avec la nouvelle génération de femmes, les choses sont moins difficiles qu’auparavant. »

Authenticité et nostalgie

Si l’adultère et la séparation sont au cœur de l’histoire, l’approche qu’en fait la cinéaste est tout en douceur. Le film se conjugue à la tendresse, à l’authenticité, à la nostalgie. La communauté de Troubtchevsk (14 000 habitants) constitue un personnage en soi. Elle est ici écrin, cocon, où les choses vont se dire, se dénouer et se renouer sans hauts cris, sans rivières de larmes, sans querelles d’avocat en costard.

PHOTO CHRISTOPHE SIMON, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Larissa Sadilova à Cannes en 2019

Le personnage central d’Anna (Kristina Shnaider) est d’une luminosité incandescente. Son seul regard perce l’écran et conquiert les cœurs. La réalisatrice se dit heureuse d’avoir trouvé chez elle la perle rare. « Les actrices comme elle sont maintenant très rares en Russie. À l’époque de l’URSS, il y avait beaucoup d’actrices comme Anna. De nos jours, ce sont davantage des mannequins. »

Originaire de la ville de Briansk, capitale administrative de la région où se trouve Troubtchevsk, Larissa Sadilova connaît bien l’endroit qu’elle avait envie de faire découvrir.

Troubtchevsk est un village tellement beau que j’y ai tourné deux films. Oui, c’est un personnage dans le film. Nous y avons tourné sur trois saisons. Je voulais montrer sa beauté dans toutes ses déclinaisons.

Larissa Sadilova

Si le film est une fiction, il devient pratiquement un documentaire à travers le personnage d’Evdokia, une babouchka au visage buriné par le passage du temps et qui n’a pas la langue dans sa poche. Un personnage que les Jutra, Brault et Perrault, pionniers du cinéma direct, n’auraient pas renié.

« Evdokia n’était pas une comédienne. Elle a fait son apparition alors que nous cherchions une vieille maison dans le village, reconnaît Mme Sadilova. Evdokia avait toutes sortes d’histoires à raconter concernant la guerre et l’invasion des soldats allemands sur le territoire. On a décidé qu’elle serait dans le film. Nous avons dû faire cinq prises dans l’une de ses scènes parce qu’elle était incapable de mémoriser son texte. »

Il était une fois dans l’Est est donc un film au sujet, certes lourd, mais dont le traitement, les personnages et le contexte géographique entraînent le spectateur dans un autre univers.

En salle le 23 juillet

Avec la collaboration d’Arina Farmer pour la traduction du russe vers le français et l’anglais