Il y aura à coup sûr des pour et des contre. Mais pour ceux qui accueillent les films d’Apichatpong Weerasethakul comme une expérience métaphysique, Memoria laissera assurément des traces.

Marc-André Lussier
Marc-André Lussier La Presse

En 2010, nous avons retenu un nom qui, jusque-là, n’était connu que de la frange la plus branchée des cinéphiles. Le jury pourrait retenir le même nom de nouveau cette année : Apichatpong Weerasethakul.

Il y a 11 ans, le cinéaste et plasticien thaïlandais a obtenu la Palme d’or grâce à Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures. Avec Nanni Moretti et Jacques Audiard, celui qui fut révélé au monde grâce à Blissfully Yours, en 2002, est l’un des trois cinéastes qui, cette année, pourrait faire son entrée dans le club sélect des doubles palmés.

Même si son nouveau long métrage, intitulé tout simplement Memoria, a été tourné en anglais et en espagnol dans un pays étranger, le cinéaste n’a rien perdu de son style et reste fidèle à sa démarche. Dans une parfaite cohérence, Memoria, en lice pour la Palme d’or, est une proposition aussi radicale que les précédentes, dont la nature métaphysique produit un effet profond chez certains spectateurs, et un ennui mortel chez d’autres. Aussi faut-il se mettre dans un état d’esprit plus particulier pour accueillir cette œuvre contemplative magnifique, constituée de longs plans-séquences, souvent statiques, qui pourrait être emblématique d’un genre inédit : le slow cinema.

Voyage sensoriel mystérieux

S’adressant directement à une part de nous-mêmes que nous fréquentons rarement, une zone où se côtoient toutes les dimensions de l’expérience humaine, Apichatpong Weerasethakul nous entraîne dans un voyage sensoriel mystérieux avec, pour éclaireuse, la toujours fascinante Tilda Swinton. Cette dernière incarne une expatriée britannique installée à Medellín, en Colombie. En visite chez sa sœur et son beau-frère à Bogotá, Jessica se fait réveiller au lever du jour par le son de ce qui semblerait être une explosion dans un chantier de construction. Ce bruit, qui se produira de nouveau assez régulièrement, est apparemment entendu par elle uniquement.

À partir de cet évènement, Jessica entreprendra une quête qui la mènera au bout d’elle-même, et peut-être même ailleurs, dans un monde où elle peut accéder, d’une certaine façon, à la mémoire de l’humanité.

Tourné dans les montagnes de Pijao et à Bogotá, en Colombie, Memoria est visuellement splendide. Il n’y a pratiquement aucun plan rapproché de tout le film et, pourtant, le cinéaste thaïlandais parvient, même de loin, à atteindre l’intériorité de sa protagoniste.

À l’image de l’œuvre, Tilda Swinton offre une composition dénuée d’effets mais vibrante, totalement en phase avec une démarche où les zones du subconscient sont aussi explorées.

« Apichatpong et moi nous sommes rencontrés ici, à Cannes, il y a 18 ou 19 ans, je crois, a expliqué Tilda Swinton au micro de Canal+, jeudi, avant de gravir les marches du Grand Théâtre Lumière. Dès lors, nous avons commencé à rêver au moment que nous vivons aujourd’hui. Apichatpong est un artiste qui travaille le cinéma pur, en construisant une œuvre que seul le cinéma peut permettre. C’est une expérience. Il n’offre pas seulement des images, du son et une trame scénaristique. Il nous offre à vivre un rêve, à vrai dire. »

Nulle part ailleurs

PHOTO JOHN MACDOUGALL, AGENCE FRANCE-PRESSE

Le Colombien Juan Pablo Urrego, le Thaïlandais Apichatpong Weerasethakul, le Columbien Elkin Diaz, l’Écossaise Tilda Swinton et la Française Jeanne Balibar ont tenu à accorder leur soutien au peuple colombien.

À l’instar de tous les aspects du film, aucun détail n’a été laissé au hasard, surtout pas le choix du lieu de tournage.

« L’humanité qu’on retrouve dans ce film est due à Apichatpong, bien sûr, mais aussi beaucoup à la Colombie, a déclaré l’actrice. Dès le début, quand nous avons commencé à parler de ce projet il y a plusieurs années, nous nous sommes dit qu’il fallait trouver un vrai cadre pour cette histoire, que l’endroit où il serait tourné deviendrait aussi un personnage. Nous avons pensé que la Colombie serait l’endroit idéal. »

On estimait que ce que nous évoquons dans ce film avait beaucoup de résonance avec ce qui se passait dans ce pays au moment où nous l’avons tourné il y a deux ans. Or, c’est encore plus vrai maintenant. J’espère que les gens vont plonger dedans.

Tilda Swinton

Quant à son aisance à se fondre dans les univers particuliers de cinéastes ayant de fortes signatures, Tilda Swinton indique qu’il ne pourrait en être autrement.

« Pour moi, c’est un privilège, une bénédiction ! Que pourrais-je faire d’autre ? Je suis cinéphile et j’adore le cinéma. Si je n’étais jamais si près d’un plateau, je serais probablement cinéaste. Je me pince tous les jours à l’idée d’avoir l’occasion de travailler avec Apichatpong Weerasethakul ou Wes Anderson ou Jim Jarmusch ou Erick Zonca ou Joanna Hogg ! »

En 2010, le jury, présidé par Tim Burton, avait attribué la récompense suprême à ce cinéaste thaïlandais dont les films, des œuvres d’art, vont à l’encontre de tous les diktats ce qu’on appelle l’industrie du cinéma. Qu’en dira le jury que dirige Spike Lee cette année ?

Au Québec, Memoria sera distribué par Entract Films. Aucune date de sortie n’est encore fixée.