À 15 ans, Chloé Zhao vivait à Pékin, capitale chinoise de 20 millions d’habitants, et ne parlait pas un mot d’anglais. Moins de 25 ans plus tard, en seulement trois films, la cinéaste a réussi à capter l’âme et l’essence de l’Amérique profonde, et à la rendre au grand écran avec une maestria hors du commun.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Dimanche, Chloé Zhao est devenue la deuxième femme et la première non-Blanche de l’histoire à recevoir l’Oscar de la meilleure réalisation. Son plus récent long métrage, le magnifique Nomadland, a obtenu l’Oscar du meilleur film, ce qui a fait hurler comme un loup sa productrice et comédienne Frances McDormand, elle-même oscarisée pour la troisième fois en carrière.

PHOTO CHRIS PIZZELLO, REUTERS

La réalisatrice Chloé Zhao

« Je vous présente Fern ! », a dit Chloé Zhao, au moment de passer le micro à son actrice principale. « Moi, c’est Fran ! », a répondu Frances McDormand. On s’y méprendrait, tellement la comédienne est criante de vérité dans le rôle de cette sexagénaire qui décide de vivre en marge de la société, à la suite du décès de son mari et de la fermeture de la ville du Nevada où ils vivaient, Empire, après la faillite de sa dernière entreprise de fabrication de placoplâtre.

Fern, animal sauvage sans domicile fixe, vit dans une vieille van rafistolée une vie de bohème nomade, sur la route, d’État en État, du Dakota jusqu’à la Californie, de petit boulot en petit boulot pour subsister. En chemin, elle fait la rencontre de personnages touchants et originaux. Sa tribu, qui partage son mode de vie et sa sous-culture. La plupart sont des retraités qui ont décidé de faire un trait sur leur passé et des États-Unis leur terrain de jeu entre deux emplois saisonniers.

C’est Frances McDormand qui, après avoir apprécié la finesse et la subtilité de ses films précédents, Songs My Brothers Taught Me et The Rider, a choisi Chloé Zhao pour scénariser et réaliser l’adaptation cinématographique de l’essai de la journaliste Jessica Bruder, Nomadland : Surviving America in the Twenty-First Century, à propos des effets de la crise financière de 2008 sur des Américains qui ont perdu leur maison.

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Frances McDormand et Chloé Zhao à la cérémonie des Oscars, dimanche

Chloé Zhao s’est aussi inspirée pour son scénario d’un fantasme de Frances McDormand d’abandonner sa carrière d’actrice pour vivre sur la route.

Pour le rôle, à la suggestion de la cinéaste, la comédienne a vécu dans une minifourgonnette pendant quatre mois, se déplaçant dans différents États et travaillant par exemple à la récolte de betteraves au Nebraska et à l’emballage des commandes d’Amazon dans une usine de Californie, comme son personnage. Ce qui n’a pas empêché certains de reprocher à Chloé Zhao de mettre en scène une image magnifiée du travail saisonnier offert chez Amazon.

L’essentiel de Nomadland se déroule dans les décors à la fois désolés et majestueux du Midwest américain, où la cinéaste avait aussi campé ses deux récits précédents. Chloé Zhao sait composer des tableaux saisissants, de ciels à perte de vue et de décors naturels à couper le souffle. Elle filme les grands espaces américains, la splendeur des canyons et des plaines, en les contrastant avec la dureté stoïque des visages de ses habitants. Ce sont les matériaux bruts de ses films, à la fois lyriques et terre à terre, poétiques et sans merci, beaux et durs.

Elle s’intéresse aux personnes marginalisées. Songs My Brothers Taught Me, qui l’a révélée aux cercles cinéphiles en 2015, était un regard sans complaisance sur de jeunes autochtones dans une réserve Lakota du Dakota du Sud. Dans le décor aride des Badlands — où l’un des cinéastes fétiches, Terrence Malick, a tourné son premier long métrage —, Chloé Zhao a campé ce récit tout sauf idyllique, qui traitait de pauvreté et de désir d’émancipation, de dépendance et d’alcoolisme.

Dans The Rider, tourné deux ans plus tard dans le même coin de pays, la cinéaste s’intéressait aux hauts et aux bas du rodéo, et à la passion dévorante de ceux qui pratiquent ce sport casse-cou. Un film de pure poésie et d’humanité brute, peut-être le plus sous-estimé de 2017. On jurerait, après avoir vu ce film, qu’il a été réalisé par un cinéaste bercé dans le western depuis le berceau, à la manière d’un Clint Eastwood.

Comment une cinéaste née dans une mégalopole chinoise, qui a appris l’anglais à la fin de l’adolescence — lorsqu’on l’a envoyée finir son secondaire à Londres — et n’est arrivée aux États-Unis que peu avant l’âge adulte, réussit-elle, dans sa trentaine, à rendre avec autant de précision et d’acuité la réalité, pour ne pas dire l’âme, de populations rurales du Midwest américain ?

Avec un talent immense, il va sans dire. Et peut-être un regard extérieur, sans excès d’affect. La vérité que saisit dans son cinéma Chloé Zhao tient au mariage harmonieux qu’elle permet depuis ses tout débuts entre la réalité et la fiction, ainsi qu’à son flair exceptionnel pour la distribution et la direction d’acteurs, professionnels et non professionnels. Dans chacun de ses films, elle jongle avec le faux et le vrai, dirigeant à la fois des acteurs et des gens qui interprètent leurs propres rôles.

C’est un jeu d’équilibriste qu’il n’est pas facile de maîtriser. Or, lorsque la mayonnaise prend, le réalisme du jeu non professionnel ajoute un supplément d’âme à un film. Nomadland s’en trouve magnifié. On ne sent pas de rupture, mais au contraire une fluidité toute naturelle entre les différents personnages (dont certains avaient été interviewés dans l’essai de Jessica Bruder).

Plusieurs racontent leur véritable parcours de vie, avec ses joies et ses revers. Il est question de maladie, de deuil, de liberté, de famille, d’amour. Chloé Zhao pose aussi un regard critique sur le capitalisme et ses contraintes, et sur le rythme de vie qu’impose la société de performance. Un propos on ne peut plus actuel, qui n’est pas souligné à gros traits.

Nomadland n’est pas pour autant une apologie de la van life, telle que vantée par ses adeptes. Le road trip de Fern n’a rien d’idyllique. Il est aussi réaliste dans ce qu’il a de plus difficile et de plus désagréable. C’est un film empathique, mélancolique et plein de compassion, sur ce que l’on fuit et ce que l’on ne peut fuir. Sur la nature, la nature humaine et la nature de chaque individu. Le film le plus beau, le plus prenant et le plus riche de la dernière année (et par ailleurs le lauréat de l’Oscar du meilleur film le moins cher de l’histoire, grâce à un budget de moins de 5 millions US).

Et pour la suite ? Aux antipodes du réalisme social auquel elle nous a habitués, Chloé Zhao a réalisé The Eternals, un film de superhéros campé dans l’univers Marvel, doté d’un budget de 200 millions et prévu en salle en novembre prochain. Toujours là où on ne l’attend pas.