(Paris) Il était « plus attiré par son différent que par son semblable » : écrivain et scénariste prolifique, Jean-Claude Carrière, mort lundi à 89 ans, laisse à ceux qui l’ont lu ou ont travaillé avec lui l’image d’un « magicien des mots ».

François BECKER et Claude CASTERAN Agence France-Presse

Apprécié autant par la critique que par le public, celui qui se définissait comme un « conteur » était un véritable athlète de l’écriture, à la croisée du cinéma, du théâtre et de la littérature.

« Il possédait tous les talents et excellait en tout », a résumé l’éditrice Odile Jacob : « C’était un géant de la création ».

Il a signé une soixantaine de scénarios ainsi qu’environ 80 ouvrages (récits, essais, comme ses Dictionnaires amoureux de l’Inde et du Mexique, traductions, fictions, entretiens). Il a été acteur, dramaturge et parolier pour Juliette Gréco, Brigitte Bardot ou Jeanne Moreau.

Carrière avait « un charme et une intelligence dingues », a salué le président du Festival de Cannes Pierre Lescure. Son prédécesseur Gilles Jacob a lui aussi rendu hommage à son « intelligence prodigieuse », sa « culture phénoménale », son « style limpide » et sa « conversation éblouissante ».

« Il y a quelque chose en moi qui se satisfait d’être au service d’un auteur, de se couler dans sa pensée, de l’adapter au mieux. Je n’ai pas d’ego », assurait cet humaniste distingué, affable, à la grande puissance de travail et à l’humour corrosif.

Jean-Claude Carrière a placé sa vie sous le signe des « rencontres, des amitiés et des maîtres de vie », comme le Dalaï-Lama, avec lequel il a écrit un livre, ou Luis Buñuel, avec lequel il collabora dix-neuf ans durant, jusqu’à sa mort. C’était « un père spirituel », a salué dans un dernier « adieu » le petit-fils du cinéaste espagnol et actuel directeur des programmes de France Télévisions, Diego Buñuel.

Autre rencontre importante : le dramaturge britannique Peter Brook pour qui il adapta à la scène Mahâbhârata, épopée de la mythologie hindoue, présentée pendant neuf heures au festival d’Avignon en 1985 devant un public sous le choc.

La passion des religions

« Radicalement athée », mais « passionné par la religion et ses déviances », étranger à tout fanatisme, il a écrit sur le bouddhisme, l’hindouisme ou le christianisme avec son roman le plus célèbre, « La controverse de Valladolid », sur la conquête du Nouveau Monde par les Espagnols, décliné en pièce et adaptation télévisée.

On lui doit également des travaux sur l’islam, par ses traductions de poésie persane, avec son épouse, l’écrivaine iranienne Nahal Tajadod, dont il a eu une fille.

Oscar d’honneur en 2014 pour son œuvre de scénariste, il est au générique de films majeurs : Le journal d’une femme de chambre, Belle de jour et Le charme discret de la bourgeoisie (Luis Buñuel), Taking Off (Milos Forman), Borsalino (Jacques Deray), Le tambour (Volker Schlondorff, Palme d’or à Cannes), Danton (Andrzej Wajda, prix Louis Delluc 1982), L’insoutenable légèreté de l’être (Philipp Kaufman), Cyrano de Bergerac (Jean-Paul Rappeneau), Le retour de Martin Guerre (Daniel Vigne), qui lui vaut le César du meilleur scénario en 1983.

Né le 17 septembre 1931 à Colombières-sur-Orb (Hérault) de parents viticulteurs montés près de Paris en 1945 pour ouvrir un café, Carrière était un élève brillant.

Devenu boursier, il s’est hissé jusqu’à Normale Sup. À 26 ans, il signe son premier roman, Le lézard, fait son service militaire en Algérie, rencontre le réalisateur Jacques Tati et le débutant Pierre Etaix. Avec ce dernier, il reçoit l’Oscar 1962 du meilleur court métrage de fiction pour Heureux anniversaire.

Bibliophile, passionné par le dessin, l’astrophysique, le vin et bien d’autres choses encore, amateur de tai-chi-chuan (art martial), Jean-Claude Carrière a présidé pendant dix ans la Fémis, la prestigieuse école de cinéma. Toujours très actif malgré l’âge, il avait écrit en 2018 un dernier essai, La vallée du néant, et cosigné en 2020 le scénario du long métrage Le sel des larmes de Philippe Garrel.