Ce qui est le plus sidérant ces jours-ci, alors que l’on commence à faire le bilan du mouvement #moiaussi avec le procès Weinstein, c’est le manque d’empathie. Cette incapacité qu’ont certains à se mettre à la place des victimes. Ce refus de reconnaître les mécanismes du pouvoir, de l’ascendant, du privilège.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

On entend dire et on lit, sous différentes formes médiatiques et types d’euphémismes, que la victime « l’a plus ou moins cherché ». Qu’elle est responsable de son sort. Autant la victime d’un écrivain pédophile qui se réapproprie le récit de sa jeunesse volée que la victime d’un producteur de cinéma qui a le courage de s’attaquer à l’establishment hollywoodien.

PHOTO STÉPHANE DE SAKUTIN, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Le cinéaste Terry Gilliam

Le week-end dernier, Terry Gilliam, cinéaste de Brazil et de Twelve Monkeys — et « l’Américain » du groupe britannique Monty Python —, s’en est de nouveau pris au mouvement #moiaussi, qu’il qualifie depuis le début de « chasse aux sorcières ».

En entrevue au quotidien londonien The Independent, il a déclaré en avoir assez que l’on accuse l’homme blanc « de tout ce qui ne va pas bien dans le monde ». Il s’est décrit ironiquement comme « une lesbienne noire en transition ».

Heureusement que le ridicule ne tue pas, parce que Gilliam, 79 ans, n’en aurait plus pour longtemps.

« Nous vivons à une époque où c’est toujours quelqu’un d’autre qui est responsable de nos échecs, et je n’aime pas ça, a-t-il dit. Je veux que les gens prennent leurs responsabilités au lieu de se contenter de montrer du doigt quelqu’un d’autre en disant : il a ruiné ma vie ! »

Gilliam faisait bien sûr référence au procès d’Harvey Weinstein, qui se déroule depuis lundi aux États-Unis. « Il y a beaucoup de victimes dans la vie d’Harvey, et j’ai de la compassion pour elles, mais il n’en reste pas moins qu’Hollywood est plein de gens terriblement ambitieux, qui sont adultes et qui font des choix. »

Parle-t-il du « choix » qu’a une jeune actrice, attirée dans les mailles du filet d’un producteur influent et libidineux, entre refuser ses avances et mettre en péril sa carrière ? Quelque 80 femmes ont témoigné contre Weinstein. Heureusement que Gilliam a de la compassion pour ses victimes…

Le phénomène de la prédation sexuelle est très bien illustré dans le film Bombshell (Scandale), à l’affiche, sur le harcèlement qui a eu cours pendant des années à la chaîne Fox News. Le PDG déchu, Roger Ailes, demandait à de jeunes aspirantes animatrices de sa chaîne, en privé dans son bureau, de relever leur jupe pour lui montrer leurs jambes, jusqu’à dévoiler leur culotte. « C’est un médium visuel ! », se justifiait-il.

Dans une scène du film, un cadre de Fox News laisse entendre à une jeune reporter qu’elle aura la promotion qu’elle convoite si elle se montre sensible à ses charmes. On entend hors champ la voix de la journaliste qui réfléchit à voix haute, tentant d’esquiver diplomatiquement les avances de son patron, mettant le tout sur le compte du quiproquo… jusqu’à ce qu’il refuse de saisir la perche qu’elle lui tend. On assiste avec elle au harcèlement sexuel en temps réel.

PHOTO JOEL SAGET, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

L’autrice Karine Tuil

Dans le plus récent roman de Karine Tuil, Les choses humaines, un animateur télé de 70 ans qui règne depuis des décennies sur les affaires publiques françaises, se demande si sa dernière conquête, une stagiaire de 40 ans sa cadette, était consentante à leurs ébats de la veille. Pendant ce temps, sa femme, une essayiste féministe, ancienne stagiaire de la Maison-Blanche sous Bill Clinton, soulève une polémique en parlant des agressions sexuelles commises par des réfugiés en Allemagne. Leur fils, promis à des études brillantes à l’Université Stanford (attention : divulgâcheur), est accusé de viol.

C’est un récit captivant qui soulève quantité de questions sur les rapports de force et l’étendue des privilèges de l’élite. Une œuvre de fiction qui s’offre en contrepoids au discours en ressac à l’ère #moiaussi. Celui porté par Terry Gilliam et quantité d’autres hommes blancs — notamment dans les médias —, qui s’estiment être les victimes d’une époque de rectitude politique.

« Je crois savoir qu’aujourd’hui, il n’y a plus de place pour la virilité moderne. Le point de vue masculin est mort », estime, sans rire, Terry Gilliam. Combien de femmes dirigent des États ou des multinationales, déjà ?

Le point de vue masculin est mort… Il faudrait dire ça à Donald Trump, qui a été élu président des États-Unis en 2016, malgré la diffusion d’une conversation avec l’animateur Billy Bush où il se targuait de pouvoir, grâce à sa notoriété, « attraper les femmes par la chatte ».

Le cousin du président George W. Bush a été remercié et on ne l’a plus revu. Donald Trump pourrait bien être réélu.

Il faudrait aussi expliquer ça aux réalisatrices qui peinent à faire des films et à recevoir des prix (voir à ce sujet le texte de mon collègue André Duchesne). Au générique des 250 films les plus populaires de 2019 aux États-Unis, on comptait seulement 21 % de femmes réalisatrices, productrices, scénaristes, monteuses ou directrices de la photographie, selon une étude de l’Université de San Diego dont les résultats ont été dévoilés la semaine dernière. Le nombre de consœurs de Terry Gilliam qui ont réalisé l’un des 100 films les plus populaires de 2019  ? Douze. Elles étaient huit l’année précédente.

Rappelons que les femmes comptent pour la moitié de l’humanité. On croirait, à l’entendre, que Terry Gilliam n’en a pas été informé ; lui qui s’était aussi insurgé en 2018 contre la politique de quotas de la BBC visant à assurer plus de diversité sur les ondes publiques britanniques.

Il n’est pas seulement question des errements réactionnaires d’un quasi-octogénaire. Gilliam est l’archétype de ceux qui regrettent le bon vieux temps où la primauté de l’homme blanc n’était pas remise en cause. Où ce dernier avait « la liberté d’importuner » à loisir, cautionné en cela même par des femmes ayant intégré le discours dominant des sociétés patriarcales.

Et pas seulement en France, où des artistes — dont Catherine Deneuve — ont signé, il y a exactement deux ans dans Le Monde, une lettre dénonçant le mouvement #moiaussi. Pendant que Roger Ailes faisait l’objet de plaintes pour harcèlement sexuel par une poignée d’animatrices de sa chaîne, la majorité des autres têtes d’affiche de Fox News prenait sa défense. « Boys will be boys ! » Les choses ont toujours été ainsi. Pourquoi bousculer le statu quo ?

Ce n’est pas la crainte de perdre leur privilège qui motive les récentes déclarations victimaires « d’hommes blancs » comme Terry Gilliam. C’est le refus de reconnaître l’existence même de ce privilège. Le privilège évident, incontestable, de l’homme blanc hétérosexuel d’un certain âge, de décider, de diriger, de dominer, d’office, naturellement, de plein droit, sans jamais avoir à se poser de questions. Le privilège de l’indécence.