(Venise) Avec Les sœurs Macaluso, portrait d’une « fratrie » au féminin, de l’enfance à la vieillesse, la réalisatrice italienne Emma Dante a voulu lancer à Venise « un message sur la mémoire » et l’importance de ne pas occulter ses souvenirs, même douloureux, pour se construire.

Gildas LE ROUX Agence France-Presse

Adapté de la pièce de théâtre à succès éponyme, présentée entre autres au Festival d’Avignon, ce film est l’un des huit signés par des femmes sur un total de dix-huit en lice pour le prestigieux Lion d’or.

Une situation exceptionnelle dans ce festival critiqué par le passé pour ses sélections à forte dominante masculine.

« Si la situation avait été inverse, s’il y avait eu une présence beaucoup plus forte d’hommes, personne ne se serait étonné », regrette Emma Dante dans un entretien avec l’AFP, à deux pas du Palais du Cinéma face à la mer.

« On s’étonne seulement quand la présence des femmes est supérieure par rapport au passé. J’aimerais en revanche qu’un jour on puisse avoir 18 femmes sur 18 films en compétition », dit-elle en forme de boutade.

Les protagonistes de son film, dont les hommes sont totalement absents, sont cinq sœurs vivant au dernier étage d’un immeuble de la banlieue de Palerme : Maria, Pinuccia, Lia, Katia et Antonella. On les suit à travers les trois âges de la vie : l’enfance, l’âge adulte et la vieillesse.

Un accident entraînant la mort de l’une d’elles est l’évènement fondateur qui va orienter leur destin de façon irrémédiable : colère, rancune, remords, amour et haine rythment leurs relations extrêmes, mais indissociables.

« Il y a une proximité entre les trois phases de la vie de ces femmes, car le but était de réfléchir sur la mémoire, c’est-à-dire de conserver pour toute la vie les moments précieux. Et cet accident qui survient au début du film est malheureusement lui aussi une chose précieuse, ce n’est pas seulement une tragédie », souligne la cinéaste.

« Sous le papier peint »

Au fil du film, on se rend compte que « la femme que nous avons connue petite fille ne correspond plus à cette petite fille, elles sont devenues deux personnes différentes », observe Emma Dante.

« Mon film ne prétend pas donner de leçon sur quoi que ce soit, mais il y a certainement un message sur la mémoire. C’est un film qui dit au spectateur de ne pas oublier, car oublier pour ôter la souffrance n’est pas toujours une bonne chose. Il faut affronter ces traumatismes que chacun de nous a en lui, comme ces fissures que l’on voit sur les murs, cachées sous le papier peint », estime-t-elle.

Les sœurs Macaluso, inondé de lumière, de mer et de musique, est aussi une ode à cette terre du sud : ses couleurs, ses parfums et ses rites servent de toile de fond au destin tragique de ces femmes ballottées par leur destin.

« Il est clair qu’il ne s’agit pas d’un film à thème, il ne parle pas d’une chose spécifique, comme par exemple l’homosexualité vu qu’il y a deux femmes qui s’aiment... Il parle en revanche de la vie et de la mort, de l’humanité. Et l’homosexualité est une chose naturelle comme il est naturel de mourir, n’est-ce pas ? » lance la réalisatrice.

Pour créer sa galerie de portraits, elle a décidé de « construire un répertoire des émotions et les faire interagir ». « Mes personnages devaient avoir des caractères différents pour créer un mélange familial. Elles devaient être en conflit, car toutes les personnes qui vivent ensemble, surtout aussi longtemps dans le même appartement, à un certain stade, n’en peuvent plus, ne se supportent plus », précise-t-elle.

« Les plus faibles absorbent les conflits et restent silencieuses, d’autres réagissent en tapant du poing ». Comme dans toutes les familles.