(Venise) « La mentalité russe n’est pas faite pour le capitalisme », estime le réalisateur Andreï Kontchalovski, en compétition à Venise avec Dear Comrades !, qui aborde la confrontation entre la « pureté » des idéaux communistes et la réalité historique à travers la répression d’une grève en 1962.

Francois BECKER Agence France-Presse

Dans ce film, le réalisateur de 83 ans narre la quête éperdue d’une mère, Soviétique convaincue, vétéran de la Seconde Guerre mondiale et membre locale du Parti, à la recherche de sa fille, disparue après des tirs sur une foule d’ouvriers en colère.

Dear Comrades ! aborde « l’ambivalence de la vie » à travers « une femme très puissante, qui est staliniste, très pure, [...] qui croit au communisme », et la difficulté qu’elle a « à comprendre que la vie est plus complexe » que ça, explique-t-il à l’AFP.

Le film, soutenu par le ministère russe de la Culture, reconstitue la tuerie de Novotcherkassk, où le 1er juin 1962, 5000 ouvriers étaient sortis dans les rues pour protester contre une hausse des prix et une baisse de leurs salaires.

L’armée et le KGB ont tué 26 personnes, et fait 87 blessés. Sept leaders du mouvement ont été exécutés. Toute information sur cette répression est restée secrète jusqu’à la fin des années 1980, peu avant l’éclatement de l’URSS fin 1991.

Le sujet « peut sembler très actuel, mais franchement ce n’est pas mon intention. Je m’en fiche, ce qui m’intéresse ce sont mes personnages », assure le réalisateur, plusieurs fois primé à Cannes et à Venise. « Si vous demandez à un compositeur pourquoi il écrit une symphonie maintenant, il vous répondra “Allez au diable !” La réponse est la même pour moi ».

Le film est un « conte de fées (sur des) personnages, qui sont bons et mauvais à la fois », ajoute Kontchalovski, qui a pu afficher ces dernières années sa proximité avec Vladimir Poutine, martelant qu’aucune « considération politique » n’a présidé au choix de le tourner.

« Très idéalistes »

Le film, en noir et blanc au format 4/3, pour recréer l’ambiance de l’époque, pointe la responsabilité des autorités soviétiques dans le massacre, et la façon dont tout a été fait pour le cacher : du goudron coulé le soir même pour recouvrir les mares de sang, des engagements de confidentialité signés sous peine de mort...

Dans le même temps, le réalisateur, fils du poète Sergueï Mikhalkov auteur des paroles de l’hymne de l’URSS, insiste sur l’ambivalence de ses personnages. Comme cet agent du KGB pourrait désobéir et aider l’héroïne dans sa quête.

« Beaucoup de communistes étaient très idéalistes, sans aucune idée de la façon dont les choses pourraient tourner » à la fin, poursuit le cinéaste, qui a fait jouer des centaines de figurants et non-professionnels.

« La plupart des gens qui ont vécu sous le régime soviétique croyaient créer quelque chose de très spécial et de bon pour l’humanité », ajoute l’actrice principale, et épouse du réalisateur, Ioulia Vyssotskaia.

« Il y a eu de bonnes choses et des choses terribles. Qui sommes-nous pour juger ? Je dois juste faire mon travail d’acteur », ajoute-t-elle.

Andreï Kontchalovski, rentré tourner en Russie depuis plusieurs années après une carrière américaine, a signé plus d’une vingtaine de longs métrages, dont Runaway Train, Les nuits blanches du facteur ou Paradis. Il est le doyen de la compétition pour le Lion d’or, près de 60 ans après sa première apparition sur le Lido.

« Ces trente dernières années, depuis l’effondrement de l’Union soviétique, ont prouvé dans un certain sens que la mentalité russe n’était pas faite pour le marché libre ou pour le capitalisme », estime-t-il encore.

Le communisme en Russie a permis que « la cupidité soit contrôlée par l’État ». « La société à venir sera une société où la cupidité sera sous contrôle, et supprimée. C’est le socialisme », a-t-il conclu.