Antigone a mis fin en beauté — et d'éclatante façon — à sa tournée des festivals et des cérémonies de remises de prix. Au Gala Québec Cinéma, tenu de façon virtuelle cette année, le film de Sophie Deraspe a transformé en trophées Iris six de ses huit citations, l’emportant notamment dans les trois catégories reines : meilleur film, meilleure réalisation et meilleur scénario.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Antigone s’est aussi distingué dans les catégories de la révélation de l’année (Nahéma Ricci), du meilleur montage (Geoffrey Boulangé et Sophie Deraspe), ainsi que dans celle de la meilleure distribution des rôles. Déjà lauréat du prix du meilleur long métrage canadien au festival de Toronto, où il a été lancé, et choisi ensuite pour représenter le Canada aux Oscars dans la catégorie du meilleur film international, Antigone a aussi reçu récemment les grands honneurs à la soirée des Prix Écrans canadiens, où il a notamment obtenu le prix du meilleur film de l’année.

Rappelons que Sophie Deraspe a transposé dans son film le texte classique de Sophocle dans la réalité montréalaise d’aujourd’hui. Dans ses remerciements, la cinéaste a d’ailleurs rappelé à quel point l’on ne pouvait ne pouvait faire abstraction du lien entre ce texte écrit il y a 2000 ans et la période que nous traversons présentement.

« Même s’il n’y a pas d’écho à la brutalité policière dans le texte de Sophocle, ou même dans l’adaptation de Jean Anouilh, il reste qu’il évoque quand même les failles d’un système auquel une jeune femme s’oppose, explique Sophie Deraspe à La Presse. Pour moi, ça m’est apparu comme une évidence. Et cette évidence, nous l’avons en plein visage depuis deux semaines. C’est malheureux que ce film de fiction soit autant d’actualité. En même temps, il est heureux que ce qui se passe présentement ne nous laisse pas indifférents. »

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Sophie Deraspe

La cinéaste se dit par ailleurs ravie que son film soit apprécié au Québec.

« J’ai un peu le meilleur des deux mondes, ajoute-t-elle. Je suis restée intègre sur le plan artistique, sur le plan politique aussi, et les gens ont apprécié le film.

Hommage aux aînés

Sélectionné dans 13 catégories, Il pleuvait des oiseaux, superbe adaptation cinématographique du roman de Jocelyne Saucier, a été honoré trois fois. En plus de l’Iris attribué au film le plus apprécié du public, le long métrage de Louise Archambault a valu un trophée Iris aux deux acteurs principaux, Andrée Lachapelle et Gilbert Sicotte. Pour une rare fois dans l’histoire du gala où l’on distingue l’excellence dans le domaine du cinéma québécois, un trophée a ainsi été attribué à titre posthume. Gilbert Sicotte, à qui ce prix est décerné une troisième fois (Le vendeur en 2012 et Paul à Québec à 2016), en était particulièrement ému.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Andrée Lachapelle

« Ce prix me parle parce qu’il aborde une histoire d’amour entre des aînés, a commenté Gilbert Sicotte à La Presse. Avec la pandémie, et les attaques que les personnes âgées ont vécues, j’ai le sentiment que ce trophée est remis à tous ces gens, qui ont vraiment trop souffert et je le partage avec eux. Et qu’Andrée le gagne aussi, c’est comme une reconnaissance que l’amour est possible même quand on est plus âgé. Ça nous dit que des surprises peuvent encore surgir dans la vie. Il y a parfois des films qui ont une portée qui dépassent le cinéma »

D’autres films au tableau d’honneur

Le vingtième siècle, de Matthew Rankin, sélectionné 10 fois, a également fait belle figure en récoltant quatre prix. La comédie satirique éclatée, qui fait écho sur un mode délirant à la vie de Mackenzie King à l’époque où ce dernier était un jeune politicien rêveur et ambitieux, s’est distinguée grâce à sa direction artistique, ses costumes, ses maquillages et ses coiffures.

Sympathie pour le diable, le film très percutant de Guillaume de Fontenay, s’est inscrit au tableau d’honneur dans trois catégories : meilleur premier film, meilleur son et meilleurs effets visuels. Dans un style très réaliste, le film évoque la vie du correspondant de guerre Paul Marchand, dont la nature kamikaze a marqué les esprits pendant le siège de Sarajevo de 1992. Le scénario du film est d’ailleurs tiré du livre qu’a publié le reporter dans les années 90.

PHOTO FOURNIE PAR LES FILMS SÉVILLE

Sympathie pour le diable, le film de Guillaume de Fontenay mettant en vedette Niels Schneider, a obtenu l’Iris du meilleur premier film.

« Je remercie Paul Marchand pour ce livre coup de poing, a déclaré Guillaume de Fontenay. Et pour cette phrase qui résonne encore en moi : Le rêve d’un monde meilleur même si ce rêve est obscène et turbulent. Paix à ton âme, Paul. Et paix à tous ceux et celles qui ont souffert du siège de Sarajevo. »

Matthias et Maxime a pour sa part été célébré grâce à la performance de Micheline Bernard, lauréate de l’Iris de la meilleure interprétation féminine dans un rôle de soutien, ainsi que grâce à la (magnifique) trame musicale de Jean-Michel Blais. Le film de Xavier Dolan, sélectionné en compétition officielle au Festival de Cannes l’an dernier, a aussi obtenu l’Iris du film s’étant le plus illustré à l’extérieur du Québec.

PHOTO NINON PEDNAULT, ARCHIVES LA PRESSE

L’Iris de la meilleure trame musicale a été décerné à Jean-Michel Blais, compositeur du film Matthias et Maxime, de Xavier Dolan.

Plusieurs lauréats mais… des oubliées

Les autres films primés sont Mafia Inc. (Sergio Castellito a reçu l’Iris de la meilleure interprétation masculine dans un rôle de soutien), et 14 jours, 12 nuits. Yves Bélanger a été honoré grâce à sa direction de la photographie pour le film de Jean-Philippe Duval.

L’Iris du meilleur film documentaire a été attribué à Xalko, de Hind Benchekroun et Sami Mermer, celui du meilleur court métrage de fiction à Juste moi et toi, de

Sandrine Brodeur-Desrosiers, et celui du meilleur court métrage d’animation à Physique de la tristesse, de Theodore Ushev.

En revanche, déception pour La femme de mon frère, de Monia Chokri, et Kuessipan, de Myriam Verreault. Malgré 11 citations pour l’un et sept pour l’autre, ces deux longs métrages, très méritoires, ont été écartés du palmarès.

L’Iris hommage a par ailleurs été décerné à la grande cinéaste autochtone Alanis Obomsawin. « Je suis très honorée et touchée par ce prix, parce qu’il vient du Québec, a-t-elle déclaré. Au cours des années passées, je n’aurais pas pensé que nous pourrions en venir à ce point de certain respect, qui n’existait pas avant envers nos nations. C’est encourageant car nous nous dirigeons vers une autre ère, où tout sera possible, alors que pendant si longtemps, tout était impossible. »