Au XIXe siècle, il était courant d’emporter au fond des mines de charbon des canaris dans des cages. Lorsqu’on voyait mourir ou s’évanouir l’un d’eux, c’était signe qu’il y avait une émanation de gaz et que les mineurs devaient remonter à la surface au plus vite.

Mario Girard Mario Girard
La Presse

Les personnes qui, depuis quelques années, affirment souffrir d’hypersensibilité environnementale seraient-elles les canaris du XXIe siècle ? Servent-elles à nous avertir des dangers qui se cachent dans les ondes électromagnétiques et les produits chimiques ?

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Ceux qui disent souffrir d'hypersensibilité décrivent leurs symptômes par des maux de tête, des impressions de brûlures, des picotements aux doigts et une fatigue extrême.

Cette théorie est à la base du documentaire Prison sans barreaux, qui prend l’affiche aujourd’hui dans quelques salles de cinéma du Québec.

Quand j’ai appris son existence, j’ai immédiatement voulu le voir. Je serai franc avec vous : durant tout le visionnement de ce film de 70 minutes, le doute m’a habité.

Peut-on vraiment être indisposé par les effets des ondes électromagnétiques et des parfums comme les cinq protagonistes du film le décrivent ?

Plus je découvrais leur mode de vie, leur isolement ou leurs habitudes quotidiennes (l’une des personnes étend ses vêtements sur une corde à linge pendant des mois afin de les débarrasser de toutes traces de produits chimiques avant de les porter), plus je me disais que tout cela se passait dans leur tête.

J’ai aussi pensé que ces personnes affirmaient souffrir de cette mystérieuse et controversée maladie pour attirer l’attention.

Je me suis finalement dit que ça ne devait pas être un cadeau de vivre avec un hypersensible ou de le côtoyer. Disons que, lorsque la première chose qu’on te demande quand tu viens voir une personne hypersensible, c’est d’aller te doucher, tu as tendance à espacer tes visites.

Le film de Nicole Giguère et d’Isabelle Hayeur (l’une des participantes du film) aborde de front les deux pôles de l’intolérance environnementale, soit l’hypersensibilité électromagnétique et l’intolérance aux produits chimiques et volatils, comme les parfums (de peau ou d’ambiance).

Dans les deux cas, ceux qui disent souffrir de cette hypersensibilité décrivent leurs symptômes par des maux de tête, des impressions de brûlures, des picotements aux doigts et une fatigue extrême.

Isabelle Hayeur porte un masque lorsqu’elle se déplace en ville. Une autre personne vit dans une tente en plein bois coupé des siens. Une troisième revêt un chandail et un bonnet isolants lorsqu’elle se promène dans la petite municipalité où elle se trouve. Dans une scène, on la voit avec un détecteur d’ondes électromagnétiques chercher un terrain où elle pourrait se construire une maison.

Tous les jours, nous sommes confrontés à la présence des radiofréquences, celles provenant des téléphones cellulaires, des téléphones sans fil, des fours à micro-ondes, des routeurs (WiFi), des compteurs électriques intelligents et des antennes. D’ailleurs, grâce à des effets spéciaux, certaines séquences du film tentent de reproduire l’image affolante de ces ondes s’échappant et virevoltant autour de nous.

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Grâce à des effets spéciaux, certaines séquences du film tentent de reproduire l’image affolante de ces ondes s’échappant et virevoltant autour de nous.

L’un des participants, qui a découvert qu’il était hypersensible grâce à la présence de vernis sur ses instruments de musique (il est flûtiste), fait venir chez lui quelqu’un pouvant, avec certains appareils, détecter la présence d’ondes. L’enfouissement de quelques fils et le déplacement ou l’élimination de certains téléphones ont fait en sorte qu’il a pu retrouver le sommeil.

Ce film montre bien la réalité de ceux qui luttent contre cette maladie. Mais le problème, c’est qu’il n’offre pas la parole à ceux qui mettent en doute certains aspects, ni ne nous invite à une certaine prudence quand vient le temps d’établir des liens entre l’émission d’ondes électromagnétiques et le trouble dont se disent frappés les hypersensibles.

Les études sérieuses et récentes qui disent que nous devons faire attention avant de sauter aux conclusions sont pourtant nombreuses et faciles à trouver (voir à la fin du texte).

Le film se contente d’évoquer ces gens qui traitent ceux qui se disent atteints par cette maladie de « fous » ou qui croient que tout cela est « dans leur tête », mais sans plus.

Quelques scientifiques sont interviewés, dont le professeur français Dominique Belpomme, chercheur qui s’intéresse au phénomène de l’intolérance environnementale idiopathique. En 2018, une plainte a été déposée contre lui au Conseil de l’Ordre des médecins en France. On a reproché au Dr Belpomme de rédiger des certificats médicaux abusifs mentionnant un syndrome d’intolérance aux champs électromagnétiques.

J’ai demandé à l’équipe du film si ce détail leur avait échappé. « Le Dr Belpomme m’a dit lorsque nous avons fait l’entrevue que la plainte provenait d’une compagnie qui installe des compteurs communiquants en France », m’a écrit par courriel la réalisatrice Nicole Giguère. « La compagnie trouve qu’il émet trop de diagnostics d’électrosensibilité qui les oblige à retirer le compteur communiquant chez les personnes électrosensibles. »

La réponse de plusieurs hypersensibles qui souhaiteraient que les choses bougent et avancent est claire et simple : elle se trouve dans le lobby des industries qui freinent les choses.

Pendant ce temps, la communauté scientifique demeure complètement divisée sur le sujet. Si l’Organisation mondiale de la santé reconnaît les symptômes qui apparaissent en présence d’appareils reproduisant des champs magnétiques, on tarde (ou on hésite) en revanche à établir des critères de diagnostic.

On entend parler d’hypersensibilité depuis quelques années seulement. Mais cela ne fait que commencer. On peut imaginer qu’avec le déploiement du 5G, on s’intéressera encore de plus près aux liens entre les antennes-relais et le développement de cancers dans la population, la baisse de fertilité ou la montée des problèmes de mémoire.

La question des pesticides, des produits parfumés et des gazons synthétiques devient également de plus en plus préoccupante. Il nous appartient d’aller au fond des choses. Et de bien le faire.

À défaut d’offrir un portrait global et objectif de ce phénomène, le film Prison sans barreaux a le mérite de susciter une grave réflexion.

Et pouvoir réfléchir, c’est ce qui nous distingue des canaris.

Prison sans barreaux, dès ce vendredi, au cinéma du Parc (Montréal) et au cinéma Le Clap Place Ste-Foy (Québec). Sur Unis TV au printemps.

> Consultez une étude parue dans Bioelectromagnetics (en anglais)
> Consultez une étude parue dans Environment International (en anglais)
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