En 2018, à la suite de pressions d’associations féministes, Roman Polanski a renoncé à la présidence de la cérémonie des Césars. Deux ans plus tard, le cinéaste franco-polonais suscite de nouveau l’ire de groupes féministes parce que son plus récent film, J’accuse, se trouve en tête des finalistes du gala du cinéma français.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Depuis la création de la soirée des Césars en 1976, Roman Polanski a obtenu quatre fois le prix de la meilleure réalisation. Il s’agit d’un record. Il a obtenu ces prix malgré le fait qu’il a été reconnu coupable en 1977 de rapports sexuels illégaux avec une mineure (de 13 ans), qu’il a fui la justice américaine pour la France et que depuis, cinq autres femmes l’ont accusé de viol.

Lauréat de l’Oscar du meilleur réalisateur pour The Pianist, en 2003, Polanski a été exclu en 2018 de l’Académie des arts et des sciences du cinéma pour le crime dont il s’était déclaré coupable 40 ans plus tôt. Est-ce que les dirigeants de l’Académie des Césars auraient dû imiter leurs homologues américains et l’exclure de leur remise de prix ?

PHOTO THOMAS SAMSON, AGENCE FRANCE-PRESSE

Lauréat de l’Oscar du meilleur réalisateur pour The Pianist, en 2003, Polanski a été exclu en 2018 de l’Académie des arts et des sciences du cinéma pour des rapports sexuels illégaux avec une mineure survenus en 1977.

Le statut incontestable de monument du septième art de Roman Polanski, 86 ans, ne devrait d’aucune manière lui valoir une quelconque immunité. Il reste que, dans le contexte actuel, Polanski peut concourir aux Césars, et des jurés qui ont apprécié son film — inspiré du célèbre pamphlet d’Émile Zola sur l’affaire Dreyfus — ont le droit d’en faire un finaliste dans plusieurs catégories.

On en revient, encore et toujours, au sempiternel débat : devrait-on distinguer l’œuvre de l’artiste ? Question à laquelle je réponds « oui ». Sauf pour des cas précis où, comme dans les carnets de Gabriel Matzneff, l’œuvre et l’artiste ne font qu’un. Il y a bien sûr une distinction à faire entre le plus récent film de Polanski, une fiction historique, et les carnets autobiographiques de Matzneff, dans lesquels il fait ni plus ni moins l’apologie de la pédophilie.

L’écrivain, de trois ans le cadet de Polanski, s’est d’ailleurs excusé hier pour ses voyages en Asie, où il sollicitait les services sexuels de jeunes filles et garçons prépubères. Les adolescentes françaises qui, à l’instar de Vanessa Springora (l’autrice du très convaincant Le consentement), sont tombées dans les filets de ce prédateur sexuel risquent d’attendre longtemps un tel acte de contrition…

Que l’on me comprenne bien : affirmer que l’on devrait séparer l’œuvre et l’artiste, et qu’il est possible de célébrer une œuvre sans excuser les crimes de son auteur, n’est d’aucune manière une façon de minimiser un viol. 

Je l’écris, même si c’est une évidence, parce que malheureusement, en ces matières, les nuances se perdent trop souvent. Certains ne comprennent bien que lorsque tout est noir ou tout est blanc. Les propositions binaires sont tellement plus simples.

Je l’ai toujours écrit et je le répète. Le crime qu’a commis Roman Polanski et pour lequel il a été condamné est odieux, indéfendable et inqualifiable. Polanski restera pour toujours un criminel et, jusqu’à nouvel ordre, un fugitif ayant trouvé refuge dans une France complaisante. Mais voilà, Polanski est aussi cinéaste. Ses films devraient être jugés selon leur valeur cinématographique, et pas selon des critères moraux qui n’ont rien à voir avec le cinéma. C’est ce qui a été fait par les jurés des Césars, et il me semble difficile de le leur reprocher.

Est-ce qu’on reprochera à la Soirée des Oscars de rendre hommage à l’un de ses anciens lauréats, Kobe Bryant, le 9 février ? Le regretté joueur des Lakers de Los Angeles a pourtant reconnu avoir eu une relation sexuelle avec une femme (de 19 ans) qui n’était pas consentante, en 2003. Cela n’enlève rien ni à ses exploits sportifs ni à la qualité du court métrage — inspiré de l’un de ses poèmes — pour lequel il a été primé il y a quelques années.

Manifestement refroidis par la perspective d’une polémique traversant l’Atlantique, les distributeurs nord-américains ont préféré ne pas acquérir les droits de J’accuse, qui n’a été présenté (sauf erreur) dans aucun festival canadien ou américain.

Il serait étonnant que l’on puisse voir le film, qui a d’abord suscité la controverse à la Mostra de Venise, en salle au Québec. Pour les cinéphiles, c’est regrettable.

PHOTO  MARTIN BUREAU, AGENCE FRANCE-PRESSE

Le plus récent film de Roman Polanski, J’accuse

Chacun devrait avoir le loisir de choisir de voir (ou pas) une œuvre aussi attendue d’un cinéaste incontournable.

Roman Polanski, cela dit, n’a rien d’une victime dans cette histoire. Il aimerait pourtant qu’on le considère comme tel. Malgré sa condamnation, malgré sa cavale, malgré les autres allégations qui pèsent sur lui, il n’a pas été mis au ban de la société française. Au contraire. Il a été célébré et plébiscité. La Cinémathèque française lui a consacré une prestigieuse rétrospective. Dans les circonstances, la désinvolture avec laquelle il repousse toute référence à son passé est indécente.

Il y a deux ans, lorsqu’il a renoncé à la présidence des Césars, Polanski a déclaré que le mouvement #metoo relevait de « l’hystérie collective » et s’apparentait au maccarthysme.

En tournée de promotion de J’accuse, cet automne, il en a rajouté une couche en laissant entendre qu’il y avait des parallèles à faire entre sa situation et celle d’Alfred Dreyfus, officier juif faussement accusé de trahison.

Roman Polanski a admis avoir drogué et sodomisé une fille de 13 ans. Ne serait-ce que pour ça, il aurait intérêt à faire profil bas. À la lumière de ses récentes sorties publiques, il serait étonnant qu’il fasse l’impasse sur la 45e Soirée des Césars, qui aura lieu le 28 février. En plein procès Weinstein, alors que les plaignantes ont le courage de témoigner en détail des agressions qu’elles ont subies, ce serait pourtant, il me semble, la chose la plus avisée.