Présenté à Sundance le mois dernier, le documentaire dévastateur Leaving Neverland de Dan Reed a laissé les festivaliers sous le choc. Pendant quatre heures, Wade Robson et James Safechuck y racontent comment ils ont été victimes d'agressions sexuelles par Michael Jackson quand ils étaient enfants. Avant même la présentation du documentaire sur HBO dimanche et lundi, les héritiers de Jackson poursuivent pour 100 millions US la chaîne, qui refuse de reculer, pendant que les fans du roi de la pop, pratiquement canonisé depuis sa mort, sont déjà dans la contre-attaque massive. La Presse a vu Leaving Neverland avant sa diffusion.

CHANTAL GUY LA PRESSE

Et si, comme dans le conte Hansel et Gretel, Neverland n'avait été qu'une maison de pain d'épices destinée à attirer les enfants pour mieux les dévorer ? Un piège, autrement dit ?

Il est impossible de sortir du documentaire Leaving Neverland l'esprit en paix. Peut-être parce qu'on n'a jamais eu vraiment l'esprit en paix avec Michael Jackson, soupçonné deux fois d'agressions sexuelles sur des garçons, et qui s'en est sorti les deux fois. En 1993, faute de preuves, une entente financière à l'amiable avait été conclue, et en 2005, il avait été innocenté au terme d'un procès. Dans les deux cas, des témoignages contradictoires ainsi que les moeurs des parents semblaient confirmer des tentatives d'extorsion.

Parce qu'on le trouvait certes bizarre mais qu'on aimait tellement ses chansons, on a pensé qu'il était soit asexué, soit homosexuel caché dans le placard (personne n'a cru à son mariage avec Lisa Marie Presley), sans trop remettre en question son habitude de dormir avec des enfants dans son lit. Michael Jackson, doux comme un agneau malgré ses chansons Bad et Dangerous, était un éternel enfant, non ?

« Il était l'une des personnes les plus gentilles, adorables et attentionnées que j'ai connues, confirme Wade Robson au début du documentaire. Il m'a aidé dans ma carrière, dans ma créativité. Et il m'a aussi agressé sexuellement pendant sept ans. » Voilà qui met la table à quatre heures de témoignages de Wade Robson et James Safechuck, ainsi que de membres de leurs familles. Au terme de la projection à Sundance, ils ont été applaudis quand ils sont montés sur scène.

Mais le principal reproche qui leur est fait depuis est qu'ils ont défendu Jackson à l'époque, affirmant avec aplomb pendant des années que jamais la star ne les avait touchés, ce qui a contribué à l'innocenter. Et fait d'eux des menteurs. Dans Leaving Neverland, ils expliquent pourquoi ils ont pris la défense de leur idole, et comment cela a détruit leur vie. C'est aussi l'autre reproche que l'on peut faire au documentaire, qui ne donne que leur point de vue, sans réplique de l'entourage de Jackson, ou de révélations de possibles témoins qui auraient travaillé pour la star.

Mais en accordant la parole uniquement aux deux victimes, le réalisateur Dan Reed - qui n'est pas un nouveau venu dans le documentaire, un genre qu'il pratique depuis plus de 20 ans et qui lui a valu de nombreux prix - tombe au coeur du problème de la dénonciation qu'on comprend de mieux en mieux depuis #metoo, en particulier quand les victimes sont des enfants devenus adultes. Il n'y a bien souvent que la parole, et aucune preuve. Et dans ce cas-ci, l'accusé n'est plus là pour se défendre. Dans une déclaration, la famille du chanteur a qualifié le documentaire de « scandaleux et pitoyable » et dénoncé un lynchage public.

Séduire la famille

Wade Robson a rencontré Jackson après avoir gagné un concours de danse en Australie. Il imitait Jackson, c'était son héros, il avait 5 ans, des affiches de la star plein sa chambre. James Safechuck a tourné une publicité de Pepsi avec lui et sera embauché pour sa tournée. La mère de Robson, complètement éblouie, voulant changer de vie et aider la carrière de son fils, quittera même l'Australie et son mari pour aller à Neverland avec ses enfants.

Dans les deux cas, on laisse entendre que Jackson s'entiche des gamins, mais séduit d'abord leurs familles, qu'il réussit à éloigner de ses proies. Il ne faut pas oublier qu'à l'époque, Michael Jackson était au sommet d'une gloire planétaire. Les deux mères des garçons racontent un véritable conte de fées, ils rencontrent des vedettes, ils voyagent, sont couverts de cadeaux, tous n'en reviennent pas que Jackson ait jeté leur dévolu sur eux (il va même passer des soirées dans leur salon), et finissent par être persuadés qu'ils peuvent le rendre heureux. Jackson parle pendant des heures au téléphone avec les garçons. Il achète même un télécopieur à Robson pour lui envoyer tous les jours des notes très affectueuses qui sont montrées dans le documentaire.

« Il pouvait être avec n'importe qui dans le monde et il choisissait d'être avec nous », note la mère de James.

Safechuck soutient que Jackson l'a initié à la masturbation à Paris pendant la tournée, alors qu'il avait 10 ans. La star lui dit que c'est sa première relation et qu'il va acheter Neverland pour lui.

Il raconte même une espèce de cérémonie de mariage et montre une boîte de bijoux que lui a donnés Jackson, des bagues pour enfant aujourd'hui trop petites pour ses doigts. « C'est encore difficile pour moi aujourd'hui de ne pas me sentir responsable », confesse- t-il.

Bonbons, alcool et porno

Neverland. Immense ranch contenant mille et une merveilles pour les enfants. Mille et une cachettes aussi pour faire des attouchements loin des regards, selon eux. « C'était tous les jours, dit Safechuck. Un peu comme lorsqu'on rencontre quelqu'un pour la première fois. On le fait souvent. » Les gestes sexuels deviennent de plus en plus explicites. Les embrassades « affectueuses » vont vers la fellation.

Quand Robson arrive à Neverland, c'est aussi le conte de fées. Après une journée parfaite, Jackson lui dit qu'il peut dormir avec sa famille ou alors il peut venir dans son lit pour regarder des films. L'enfant, en adoration, demande bien sûr de rester avec Jackson. « Notre jugement est sorti par la fenêtre, dit Wade. On avait déjà l'impression de le connaître, alors qu'on venait de le rencontrer. » Le chanteur paye un voyage au Grand Canyon à la famille Robson, mais garde Wade avec lui. Ce sera alors des attouchements, puis la masturbation, la fellation (mutuelle), le pinçage de mamelons, et plus tard de l'alcool et des films pornos dans la baignoire, affirme-t-il. Jackson aurait tenté de le sodomiser une seule fois, quand il avait 14 ans - et ce sera la dernière fois qu'ils auront des rapports.

Dans ces témoignages, il y a des détails très crus, soyez prévenu. Jackson aurait dit aux deux garçons que c'est ainsi qu'on montre son amour, mais qu'il ne fallait le dire à personne, qu'il fallait se méfier de tous, particulièrement des femmes, sinon ce serait la prison pour lui et pour eux. Ils sont terrifiés. Et quand des policiers questionnent Robson dans les années 90, cela ne fait que confirmer ce que Michael Jackson lui a dit, explique-t-il.

Protéger l'agresseur

Ce manège dure des années, de 7 à 14 ans, affirme pour sa part Robson. À leur puberté, ils constatent qu'ils sont remplacés. C'est à ce moment qu'on comprend aussi que Robson et Safechuck aimaient Jackson. Ils se sentent abandonnés, souffrent et sont jaloux des garçons plus jeunes qui ont pris leur place. Jackson demeure un mentor pour Robson, qui est devenu un chorégraphe connu, et pour Safechuck, qui voulait devenir réalisateur. Et c'est pour revenir dans ses bonnes grâces qu'ils le défendront en 1993 et 2005 - mais pas la deuxième fois pour Safechuck, qui a pris conscience de la situation, ce qui aurait rendu Jackson furieux. Robson, témoin vedette en 2005, voulait le sauver, et sa mère confie : « Je croyais surtout mon fils en premier. »

Il est difficile de ne pas croire à la sincérité de tous ces gens quand on les écoute pendant quatre heures. Trop de détails troublants se recoupent. Mais pourquoi parlent-ils maintenant ? Alors que Jackson est mort ?

Parce que le passé les a rattrapés, en particulier lorsqu'ils ont eu des enfants, disent-ils. Classique chez les victimes de violences sexuelles dans l'enfance. Ils ont sombré dans la dépression. Et bizarrement, ils ne craignent plus de faire de la peine à Jackson, pour qui ils ont encore de l'affection. Il y a bien sûr aussi de l'argent en jeu. En 2013, Robson et Safechuck ont tenté de poursuivre Jackson pour une forte somme, mais leur cas a été rejeté. Et ils n'ont pas jeté l'éponge. Lundi, tout de suite après la diffusion de la deuxième partie du documentaire, Oprah Winfrey aura en entrevue Robson, Safechuck et Dan Reed - elle est déjà attaquée par les défenseurs de Jackson sur les réseaux sociaux.

Les ayants droit de Jackson poursuivent HBO pour 100 millions, alléguant le non-respect d'une clause de « non-dénigrement » qui aurait été signée en 1992, du vivant de la star. Là aussi, il y a de l'argent en jeu : l'immense héritage musical de Michael Jackson. Nous avons donc d'un côté la parole de deux plaignants et, de l'autre, un empire et une armée de fans partout sur la planète pour les contredire. Une bataille vient de commencer.

Leaving Neverland sera présenté en deux parties, dimanche et lundi, à HBO et à CRAVE.