«Il ne faut pas se déconnecter du réel, du brut. Il faut se méfier de faire quelque chose qui serait un peu exceptionnel». Le Français Raymond Depardon, 69 ans, revendique pour la photographie comme pour le documentaire d’être, «au fond, toujours reporter».

Jérôme Cartillier LA PRESSE



«Il n’y a pas de mise en scène, on ne veut pas des claps, on n’arrête pas tout le monde. On reste des observateurs très modernes de l’actualité, de la vie», explique-t-il, dans un entretien à l’AFP à l’occasion de la présentation à Cannes, hors compétition, de son dernier film Journal de France.

Voyage dans l’espace et dans le temps, ce film au rythme singulier et envoûtant mêle des images inédites de documentaires tournés au Biafra, à Prague ou à Soweto et celles tournées lorsqu’il a sillonné, ces dernières années, la France dans un fourgon blanc aménagé, bonnet noir vissé sur la tête.

Un film fait avec des «bribes de sa mémoire, de notre mémoire» explique Claudine Nougaret, coréalisatrice, avec qui il travaille étroitement depuis 25 ans (lui à l’image, elle au son). «C’est un film qui raconte à la fois ce parcours très original et qui raconte la France. Un film sur l’exigence de l’image et du son».

«Un jour je suis allé dans le désert, un jour j’ai photographié une femme otage dans le désert, un jour j’ai photographié le président de la République puis j’ai photographié ce café au coin de la rue», explique Depardon, parti saisir une France «sans pittoresque» avec, souvent «des couleurs incroyables» : un café, un salon de coiffure, un monument aux morts.

Fil rouge dans une production - documentaire et photo - vaste et dense: ne pas s’éloigner «de la réalité des gens». Pour ce faire, chercher le ton juste pour aborder une vedette, un homme politique, un commissariat de police ou un fait divers.

«Une façon dans la parole»



«Il faut savoir parler aux gens. Pas d’arrogance. Il y a une façon dans la parole. Il y a une politesse qui est particulière», souligne le réalisateur de Délits flagrants (1994), Afriques, comment ça va avec la douleur? (1996), ou encore Profils paysans (2001, 2004 et 2008).

Avec une obsession: trouver la bonne place.



«Cela rejoint aussi les grands cinéastes comme Robert Bresson, John Huston ou John Ford: un plan, un axe, un pied. La bonne place, il n’y en pas 36. Que ce soit aux urgences ou avec des paysans dans une cuisine, il faut toujours être à la bonne place».

Depardon aime le Festival de Cannes et le dit sans détours. Il y a mis les pieds la première fois il y a 52 ans, en 1960, l’année de La dolce vita de Fellini et de L’Avventura d’Antonioni. «À l’époque tour le monde était en smoking blanc».

«C’est une belle invention, une invention française! On invite les cinéastes du monde entier, que ce soit de petits pays ou de grands comme les États-Unis. C’est unique, il n’y pas d’équivalent».

«Je n’étais même pas accrédité, j’étais venu donner un coup de main, j’avais 18 ans. J’étais petit larbin, au labo. Mais j’ai sorti mon appareil, j’ai fait quelques photos. J’avais un Roleflex».

Que lui inspire le «mur» de photographes qui traquent les sourires de star tous les soirs, sur les marches?

«C’est un exercice de style intéressant», répond-il, l’oeil vif. «Tout le monde est là, dans une espèce d’égalité, on ne peut pas bouger, on sait très bien qu’en une tierce de seconde la photo peut dire quelque chose de différent».