On passe sa vie à chercher le poisson. Parfois, à peine trouvé, il nous glisse entre les mains. Et si au lieu de chercher le poisson, on essayait d’être nous-mêmes le poisson  ?

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

Être ou ne pas être un poisson, telle est un peu la question, à la fois absurde et existentielle, drôle et dramatique, métaphysique et philosophique, présentée ces jours-ci aux Écuries, dans Poisson Glissant, un spectacle, pardon, un « show », de la compagnie La moindre des choses, en apparence purement divertissant, éclaté et carrément pété, duquel se dégage, mine de rien, une sacrée réflexion. Entre autres questions, rien de moins que : le sens de la vie, la quête du bonheur, la liberté, le tout à travers une foule de fausses pistes et autres vérités bidon, du genre : « la vie a un plan pour toi », « est-ce que l’inexistence existe », et la fameuse et non moins énigmatique « mieux vaut être le poisson ». Une flèche ici à peine voilée à tous les coachs de vie et les autres thérapeutes du mieux-être de ce monde.

De toute évidence, l’auteur François Ruel-Côté et son metteur en scène Cédrik Lapratte-Roy se sont drôlement amusés à travailler le sujet. Rencontrés la semaine dernière, entre deux fous rires et une gravissime réflexion, les deux « milléniaux » de 25 ans confirment se délecter de toutes ces « masturbations intellectuelles » : « on fait un show de boucane philosophique », « éclaté et niaiseux », où le bonheur n’est pas tant la « thématique » que la « problématique », disent-ils, en se renvoyant la balle, finissant respectivement tantôt les phrases de l’un, tantôt les phrases de l’autre.

Permettez une digression : leur compagnie, La moindre des choses, a été fondée en 2015, précisément avec cette ambition de porter un regard lucide sur l’existence, et ce, par le truchement de l’absurde. Du rire. Et du divertissement. Avec en prime, dans ce cas-ci, de la grosse musique, des jeux de lumières et d’autres surprises qu’on ne voit typiquement pas dans un théâtre près de chez nous. Poisson Glissant est aussi le fruit d’une série de sketches, cousus les uns aux autres avec, comme fil conducteur, la fameuse image du poisson.

C’est l’allégorie de la caverne, le poisson dans son bocal, tout a découlé autour de ce thème. C’est aussi une grosse figure christique, c’est le symbole du sauveur.

François Ruel-Côté, auteur

Tantôt sauveur, donc, mais aussi symbole de naïveté. À vous de décider. Car les deux créateurs n’ont franchement pas la prétention de détenir de réponse à toutes ces questions existentielles.

Une quête

S’il fallait résumer la pièce, on pourrait dire qu’il s’agit de l’histoire d’un certain Simon, 28 ans, grand enfant, qui découvre un jour, et à sa stupéfaction, qu’il va mourir. Qu’on va tous mourir, en fait. D’où la grande question : mais alors, à quoi cela sert-il de vivre  ? Et la quête (infernale) de sens qui s’en suit.

« On est tous pognés sur un gros caillou géant qui spinne dans l’espace sur un gros nowhere pis tout le monde fait semblant de rien. Tsé on sait ça, mais on continue d’aller à la job, d’aller à l’épicerie, à faire du jogging, faire des hold-up… Mais pourquoi, tsé ? Pour quoi on fait ça ? », se questionne une policière/philosophe dans la pièce.

« À partir du moment où tu réalises que le bonheur, ce n’est pas ce que tu croyais que c’était, ça te laisse avec une infinité d’angoisses, ou une infinité de possibilités », résume le metteur en scène Cédrik Lapratte-Roy.

Une « infinité de possibilités » exploitées ici à souhait, bien entendu. Mais ne vous y trompez pas : le tout est aussi abordé avec une infinie légèreté, sur fond de complot de Desjardins et de Renaud-Bray, c’est tout dire.

Pour en revenir au fameux poisson qu’il faudrait peut-être cesser de chasser, la phrase n’est peut-être pas aussi vide de sens qu’elle en a l’air, conclut d’ailleurs le metteur en scène. « Autant la phrase est complètement absurde et ne veut rien dire, autant des fois, j’ai l’impression que c’est la chose la plus intelligente du show. Au lieu de courir après le bonheur, incarne le bonheur… »

Poisson Glissant, de la compagnie La moindre des choses, une comédie signée François Ruel-Côté dans une mise en scène de Cédrik Lapratte-Roy, avec Marianne Dansereau, Simon Beaulé-Bulman, Audrey-Ann Tremblay, Sébastien Tessier et François Ruel-Côté, est présentée aux Écuries à partir du 28 janvier.

Consultez le site des Écuries.