Dans sa nouvelle création, La probabilité du néant, la chorégraphe montréalaise Alexandra « Spicey » Landé fait son entrée dans la cour des grands avec son premier grand plateau, au Théâtre Maisonneuve, à l’invitation de Danse Danse. Une pièce qui s’interroge sur le rôle de témoin, sur nos indifférences et nos perceptions.

Iris Gagnon-Paradis
Iris Gagnon-Paradis La Presse

Lauréate du Prix de la danse de Montréal, catégorie Découverte en 2019, Alexandra « Spicey » Landé a aussi été finaliste au Grand Prix du Conseil des arts de Montréal l’an dernier. Juste avant la pandémie, elle présentait à l’Agora de la danse In-Ward, son premier programme chez un grand diffuseur montréalais. Son œuvre est fortement influencée par l’univers du hip-hop, particulièrement le phénomène des dance battles, par leur caractère improvisé, fougueux, délié, en rapport direct avec le public.

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Pas étonnant, donc, qu’elle ait fait le choix pour cette nouvelle création sous l’égide de sa compagnie Ebnflōh de s’approprier la scène du Théâtre Maisonneuve de façon inédite. En effet, le spectateur, plutôt que d’emprunter les portes habituelles menant à la salle, continue son chemin jusqu’en arrière-scène, pour pénétrer directement sur scène, où des estrades ont été installées. Devant lui, une enceinte formée de trois grands draps blancs, où évoluent huit interprètes. Telles des toiles vierges, ces panneaux servent de murs, mais aussi parfois d’écrans de projection.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Alexandra « Spicey » Landé

Le témoin, et donc son rôle — complice ou observateur ? —, sert de pierre d’assise au déploiement de cette création d’une heure, bien rythmée et portée par une musique hip-hop mâtinée de plusieurs autres styles et influences (Trapped, écrite et rappée par Vladimir « 7Starr » Laurore et produite par Richard « Shash’U » St-Aubin) et traversée par plusieurs transitions qui permettent d’installer différentes ambiances et énergies.

Ce regard, celui, très direct, que les interprètes posent sur le public et vice-versa, celui qu’ils promènent entre eux ou sur leurs ombres se dessinant sur les panneaux les entourant, ou même celui d’un immense œil-dieu apparaissant soudain sur l’écran, devient la ligne directrice de La probabilité du néant.

Identités brouillées, gestuelle contrastée

Sur scène, les interprètes font les cent pas, d’abord en rangées ordonnées ; avancent, reculent, font demi-tour, s’engagent, se retirent, parfois frondeurs, arrogants, amusés, inquiets, incertains, indifférents, désespérés. Ils sont tout et ne sont rien à la fois. Leurs identités sont multiples, brouillées, incertaines, mouvantes, impossibles à saisir.

PHOTO MELIKA DEZ FOURNIE PAR DANSE DANSE

Les huit interprètes de La probabilité du néant.

Après un assez long préambule, ils commencent à évoluer de façon plus organique ; chacun danse, à sa manière, dans son espace, parfois dos au public ; des solos émergent, puis se dissolvent, laissant la place à d’autres. Parfois, des mouvements de groupe s’amorcent, décuplant la force de frappe du geste, avant de se déconstruire à nouveau.

Spicey travaille avec un langage très près du hip-hop, mais sait habilement l’amener dans de nouvelles zones, le texturisant avec des portions plus chorégraphiées qui laissent tout de même place à une certaine improvisation, permettant aux interprètes d’afficher leurs couleurs.

C’est ainsi une gestuelle tout en contrastes qui s’offre au spectateur : suspension/accélération, rebonds/isolations, fluidité/rigidité, débordement/refoulement. Une oscillation constante entre plusieurs états, comme pour tenter d’échapper à ce néant évoqué dans le titre, terre des indifférences et du désintérêt à l’autre et au monde qui menace à tout moment de nous avaler.

On sent une grande réflexion derrière la démarche artistique de Spicey, et c’est grâce à ce regard particulier et très aiguisé qu’elle pose sur le monde que ses créations se démarquent, et aussi grâce à son habile maniement du langage de la « street dance » qu’elle transpose à la scène. Et ce n’est pas une mince tâche pour les interprètes d’apprivoiser ce nouvel environnement plus formel et structuré, ce qu’ils font avec résilience, et beaucoup de talent, faut-il le dire.

En ce soir de première, on sentait que cette création parfois se cherche, comme si toutes les ficelles n’étaient pas entièrement attachées ; sans nul doute, la pièce sera appelée à évoluer, se consolider, à s’affirmer, notamment dans certains segments plus flous et transitions qui gagneraient à être resserrées. Mais voilà une artiste qui a des choses à dire, et qui n’a certainement pas fini de nous surprendre.

La probabilité du néant

d’Alexandra « Spicey » Landé

Théâtre Maisonneuve, Jusqu’au 9 octobre

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