Lauréate du Prix découverte aux plus récents Prix de la danse de Montréal, la pièce In-Ward par la chorégraphe Alexandra « Spicey » Landé sera reprise à l’Agora de la danse la semaine prochaine. Ou quand le hip-hop s’invite (enfin) chez les grands diffuseurs de danse montréalais.

Iris Gagnon-Paradis
Iris Gagnon-Paradis La Presse

Elle est une des pionnières de la scène hip-hop montréalaise, a plus de 20 ans d’expérience dans le milieu, dont plus de 10 à titre de chorégraphe. En plus d’avoir été l’instigatrice de l’une des plus grandes compétitions de danse urbaine au Canada, Bust a Move (2005-2015), on a pu la voir à la télévision dans Ils dansent avec Nico Archambault.

Malgré la notoriété acquise dans le milieu du hip-hop, où elle est très impliquée, Alexandra Landé, dite « Spicey » – c’est ainsi qu’elle se présente lorsque nous la rencontrons à l’Agora de la danse – a ramé dur pour faire sa place dans celui, assez fermé, de la danse contemporaine.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

La chorégraphe Alexandra « Spicey » Landé présente sa pièce In-Ward à l’Agora de la danse la semaine prochaine.

« J’ai frappé des murs quand j’étais chorégraphe indépendante et que j’essayais de demander des sous. Ç’a été quand même rough, parce que je me suis rendu compte que le milieu n’était pas prêt, pas ouvert, qu’il y avait beaucoup de résistance » face au hip-hop, se souvient-elle.

En plus du Prix découverte aux Prix de la danse de Montréal qu’elle a reçu à la fin 2019 pour sa plus récente création, In-Ward, sa compagnie, Ebnflōh, est finaliste au 35e Grand Prix du Conseil des arts de Montréal 2020 pour cette même création.

Les gens me disent : “Wow, c’est ton année !”, mais ça fait 15 ans que je bûche pour me rendre là ! Je prends la récompense et je suis très contente, mais je suis encore plus contente pour ma communauté.

Alexandra « Spicey » Landé

Culture hip-hop

Peu à peu, le hip-hop fait donc sa place dans le milieu de la danse. Des compagnies de danse, comme RUBBERBANDance Group et Destins Croisés, ont commencé à présenter des créations hybridées, où le vocabulaire du hip-hop et d’autres danses urbaines se marie à celui du contemporain ; des danseurs reçoivent désormais des subventions pour organiser des « battles », dont l’aspect artistique, que Spicey compare à de la performance, est de plus en plus reconnu.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Pièce pour six danseurs tous issus du milieu du hip-hop et des danses urbaines, In-Ward explore la notion d’intersubjectivité.

En fondant Ebnflōh en 2015, la chorégraphe s’est entre autres donné comme objectif de faire entrer le hip-hop et les autres danses urbaines dans la catégorie des danses contemporaines.

« Il n’y a rien qui est plus “danse d’aujourd’hui” que le hip-hop. La musique hip-hop joue dans les bars, dans les restaurants, c’est ce qui est mainstream. Je pense que l’Agora qui accueille la compagnie, ça fait du bien, ça fait changement. C’est vrai que… il était temps ! », lance-t-elle.

D’origine haïtienne, Alexandra Landé s’est davantage retrouvée, jeune, dans la culture hip-hop que dans la blanchitude québécoise. « On ne se voyait pas à la télé, ma seule référence, c’était Doualé [dans Passe-Partout], se souvient-elle en riant. La culture et l’identité hip-hop, qui sont tellement fortes, m’ont collé à la peau. »

Si pour plusieurs, hip-hop rime avec culture populaire et compétitions relevées dans les studios de loisir, cette forme d’expression va bien au-delà du simple divertissement. Car le hip-hop, c’est aussi un art à part entière, une forme d’expression qui mise sur l’énergie brute, la « physicalité » et la mise en tension des corps, et qui porte, dans ses racines mêmes, un aspect social.

Le hip-hop, c’est une forme qui revendique, qui passe des messages assez forts, car cette culture est née chez des gens qui vivaient de l’injustice, de la précarité. Le hip-hop, ça sert à dire : “J’existe !”

Alexandra « Spicey » Landé

Et c’est exactement ça qui l’intéresse : « Je fais beaucoup de recherche sur la culture hip-hop, les mouvements de société et ensuite, je vois comment cela se transmet dans le corps, dans l’intention. Je vais toujours partir du hip-hop, qui est une forme très spécifique, pour créer des formes et différentes images. Dans In-Ward, j’intègre des segments de pur hip-hop, pour rappeler que c’est un langage qui mérite d’être présenté dans sa forme pure. »

« Je » n’est pas l’autre

D’abord présentée dans l’espace galerie du MAI en 2019, In-Ward, pièce pour six danseurs tous issus du milieu du hip-hop, pourra se déployer à son « plein potentiel », croit Spicey, dans l’espace de l’Agora.

Après avoir adapté la pièce « à l’italienne » pour la présenter dans diverses salles, elle reprend pour l’Agora la disposition « bifrontale » originale – avec le public disposé à l’avant et à l’arrière de la scène. « J’aime l’idée de décloisonner, d’amener une certaine proximité entre le public et les danseurs, d’avoir ce regard “360” sur la danse, comme dans la vie. »

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

De l’isolement forcé du groupe naissent des dynamiques contraires.

Une forme qui fait écho au propos de la pièce, où Spicey s’est intéressée à la notion d’intersubjectivité, un sujet qui lui a été inspiré par la pièce Huis clos de Sartre et sa célèbre réplique « L’enfer, c’est les autres ». « L’intersubjectivité, c’est le fait qu’on ne peut jamais comprendre totalement le point de vue des autres, car on a le biais de notre propre expérience. On comprend la position de l’autre seulement à travers nos yeux », image-t-elle.

Elle crée ainsi une forme de huis clos sur scène, où les six danseurs sont « pris ensemble » pendant une heure. De cet isolement forcé avec un groupe, de l’isolement au sein du groupe aussi, naissent les dynamiques contraires qui composent In-Ward, et où la chorégraphe expose différents paradoxes : aliénation/force du groupe, tensions/attractions, sombre/lumineux.

« Je parle de genre aussi, puisqu’il y a trois femmes et trois hommes sur scène. Cela fait référence aussi au milieu du hip-hop, qui est quand même dominé par les hommes. J’avais le goût de faire un statement là-dessus, car souvent on nous impose une image, qui est soit hyper sexualisée, soit encore masculinisée. J’avais envie de poser la question : “Qu’est-ce qui fait qu’on est hip-hop ?”»

Du 11 au 13 mars, à l’Agora de la danse

> Consultez le site de l’Agora