Le rapport du Vérificateur général aura finalement eu raison de Jean-Guy Chaput, le président de la Société de développement des entreprises culturelles, qui a dû démissionner de son poste hier après une longue réunion de son conseil d'administration. Mais qui est, exactement, l'homme qui restera dans la mémoire collective pour avoir loué une chambre d'hôtel à 1300$ la nuit? Portrait d'un personnage à la vie pleine de rebondissements, qui ne laisse personne indifférent.

Katia Gagnon LA PRESSE

Dans les semaines qui ont suivi l'arrivée de Jean-Guy Chaput à la SODEC, en octobre 2004, plusieurs employés ont changé de bureau aux trois étages de l'édifice de la rue Saint-Jacques. Plusieurs des filles jeunes et jolies se sont retrouvées, comme par hasard, au huitième étage, où le président-directeur général a son bureau. D'autres employées, plus âgées, ont été logées au septième ou au neuvième. «Il aime être entouré de beau monde», dit ironiquement un témoin de ce grand branle-bas.

 

La personne qui raconte cette histoire est une femme qui, bien qu'elle ne soit pas à ranger dans la catégorie des jeunes poulettes, n'est ni ulcérée ni scandalisée par l'affaire. Elle la relate sur le ton de la maman qui rapporte à des amis les mauvais coups, somme toute attendrissants, de son petit dernier. L'anecdote est révélatrice des sentiments, tranchés au couteau, que suscite l'homme de 59 ans qui tient les rênes de la SODEC: l'adhésion lucide mais néanmoins totale, ou la haine la plus viscérale.

Certains acteurs majeurs du milieu culturel québécois, cachés derrière un prudent anonymat, déversent une pluie d'insultes sur lui. Des mots très durs. «C'est un gérant de caisse populaire qui s'est retrouvé à la SODEC et qu'on a amené à Hollywood, à Cannes, le nez dans les décolletés», dit notamment l'un d'eux. «C'est un cowboy enjôleur», renchérit un ex-politicien qui l'a côtoyé.

«Ça fait trois ans de trop qu'il est là», tonne l'ex-député péquiste Daniel Turp, qui a eu maille à partir avec Jean-Guy Chaput quelques mois après le début de son mandat avec la conclusion de la saga des festivals de cinéma de Montréal. Une saga qui constitue d'ailleurs, pensent plusieurs, la genèse des problèmes du président.

À l'époque, plusieurs groupes, dont Spectra, se battaient pour obtenir la gouverne de ce qui serait LE festival de film de Montréal. La bataille s'est conclue par un désastre. Elle a généré des rancunes tenaces. «Une sale affaire», dit Claude Chamberlan, encore amer.

Mais, si blessé qu'il soit, M. Chamberlan refuse, aujourd'hui, de jeter la pierre à Jean-Guy Chaput: «On beurre la toast pas à peu près. Trop.»

«Voyons donc! renchérit Louis Dussault, du distributeur K-Films Amérique, qui était à Cannes avec M. Chaput. La SODEC est reconnue pour être particulièrement radine à Cannes. Après 10 minutes, il n'y a plus de vin dans ses réceptions! Dépenses somptueuses? C'est complètement exagéré!»

Les problèmes de M. Chaput ont commencé lorsque Christine St-Pierre a été nommée ministre de la Culture. Sa prédécesseure, Line Beauchamp, amie de longue date de Chaput, l'avait nommé à la SODEC et avait refusé de le congédier à l'issue de la saga des festivals. «Si on avait réussi cette histoire de festivals, je ne crois pas qu'on serait dans toute cette merde aujourd'hui», indique une source qui a suivi l'histoire de près.

Dans les jours qui ont suivi sa nomination, Mme St-Pierre s'est rendue à un cocktail où des gens de l'industrie du cinéma lui ont parlé du grand train de vie du président de la SODEC. La ministre a illico créé le poste de président du conseil d'administration et y a nommé Jean Pronovost, un grand mandarin de l'État à la retraite.

Jean Pronovost est aux antipodes de Jean-Guy Chaput. «Jean-Guy, c'est un gars qui veut aider les entreprises au plus sacrant, quitte à tourner les coins un peu rond. Et là arrive un président du CA très rigoureux, très fonctionnaire, qui applique les règles de gouvernance à la lettre. Pas tout à fait le même genre», dit une source. La collision a été frontale. Jean Pronovost a fini par réclamer un examen du vérificateur général.

En deux ans, la SODEC a donc fait l'objet de deux vérifications d'envergure, en plus des vérifications annuelles de routine. Ces opérations ont amené plusieurs vérificateurs de Québec à passer des mois à Montréal et même à se rendre... à Paris. Au bureau du vérificateur, on assure que les opérations à la SODEC ont coûté moins cher que la moyenne des vérifications spéciales, dont le coût oscille entre 500 000 et 800 000$.

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Du quartier Hochelaga-Maisonneuve, où il est né, à l'édifice de la SODEC, le «cowboy enjôleur» a toujours été un parieur né. C'est lui qui, in extremis, a accordé 200 000$ au film de Xavier Dolan, qui a fini par faire un tabac à Cannes. «Sans lui, on ne serait jamais allés à Cannes», raconte Louis Dussault, qui distribue le film. À la SODEC, on avait d'abord refusé une subvention à Dolan. «Ils ont fini par regarder des bouts du tournage. Ils ont trouvé ça épatant. Jean-Guy Chaput a mis son poing sur la table et il a dit: on va le faire, ce film-là», poursuit M. Dussault.

Et ce flair pour les perles culturelles ne date pas d'hier. «C'est grâce à lui si RBO existe. C'est lui qui nous a fait un premier prêt au début des années 80. On lui doit une fière chandelle», raconte Guy A. Lepage. À l'époque, Jean-Guy Chaput était gérant de la caisse populaire d'Hochelaga-Maisonneuve. «Un self-made man un peu festif. Extraverti», rigole Guy A. Lepage.

Le mot s'est passé rapidement dans le milieu des jeunes entrepreneurs de la culture: il y avait, dans Hochelaga-Maisonneuve, une sorte de «banquier des artistes». Deux gars chevelus issus du cégep Maisonneuve, André Ménard et Alain Simard, cognent ainsi à sa porte pour avoir du financement afin d'organiser un festival de jazz. Le gérant accepte. «Il a été un précurseur de la dynamique culturelle à Montréal. À l'époque, le contact entre la culture et les affaires, c'était le néant», se souvient l'ex-ministre Louise Harel.

Le gérant de la caisse pop avait aussi parié à l'époque sur CIBL, la station de radio de son quartier, qui n'avait pas un rond. Pour assurer l'insonorisation des studios, on avait coupé en deux des centaines de boîtes d'oeufs pour les coller sur les murs, se souvient Yves Bernard, alors coordonnateur de la station.

Les jeunes fous de CIBL, d'où émergeront plusieurs talents, cherchaient des gens pour former un conseil d'administration. Ils ont trouvé Jean-Guy Chaput. «Il incarnait l'équilibre entre le côté terre à terre d'un homme d'affaires et, en même temps, un côté complètement flyé. Et je vous assure qu'il n'a pas fait un sou avec nous», raconte Yves Bernard en riant.

Jean-Guy Chaput est resté 10 ans au conseil d'administration de CIBL. À son départ, la station diffusait dans tout Montréal du haut du mât du Stade olympique. «On avait l'air d'une vraie station de radio», résume M. Bernard.

Mais le gérant de la caisse pop gérait ses affaires de façon un peu particulière. En 1990, en plein coeur du mois de juillet, une résidante du quartier débarque à la caisse pop. Elle exige 500$ pour l'achat d'une piscine. Ses enfants meurent de chaleur, elle veut de l'eau bien fraîche. Mais son compte, lui, est à sec.

«Je lui ai prêté ses 500$. Je me préparais à m'en aller au chalet, le cul bien au frais dans ma voiture climatisée, je ne pouvais pas les laisser comme ça», a raconté Jean-Guy Chaput, à l'époque, au journaliste Robert Duguay. La dame a payé son prêt: 50$ par mois pendant 10 mois. «Pas d'intérêt», précise Duguay.

Mais cette gestion était tellement hors du commun qu'elle n'a pas fait l'affaire de la Fédération des caisses populaires, qui a éjecté M. Chaput de son poste en 1995. Pas de fraude, mais du «laxisme dans la gestion», a déclaré à l'époque le porte-parole des Caisses.

Peu de temps auparavant, le gérant avait quitté son appartement au deuxième étage d'un immeuble de la rue Ontario pour une résidence cossue à Pointe-aux-Trembles, avec un bateau amarré au quai. Au même moment, Hydro-Québec l'a accusé de vol d'électricité et lui a réclamé 10 000$. La poursuite a fait l'objet d'une entente à l'amiable.

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Il faut dire que l'homme a toujours aimé le luxe. À l'époque de CIBL, il avait emmené en Jaguar les jeunes de la station aux audiences du CRTC. Il possède maintenant une Mercedes grise. Il aime les gros cigares et les bonnes bouteilles. Un organisateur du milieu de la culture qui voulait lui demander une subvention a été stupéfié de voir qu'on l'invitait à discuter autour d'un repas fin au club privé du millionnaire Daniel Langlois.

«Il a toujours eu un train de vie qui dépassait ses moyens», résume un ex-politicien qui le connaît bien.

Mais Jean-Guy Chaput a toujours réussi à se trouver de bons emplois, en partie grâce à de solides contacts noués au fil des ans. À CIBL, comme président du conseil d'administration, il avait embauché une jeune directrice générale prometteuse. Son nom? Line Beauchamp. Elle lui succédera plus tard à Pro-Est, l'organisme de promotion de l'est de Montréal que Jean-Guy Chaput a mené pendant plusieurs années.

Dans l'intervalle, les péquistes sont rois à Québec. Grâce à Louise Harel, Jean-Guy Chaput est d'abord nommé au conseil d'administration du Port de Montréal. Il vote contre la cession du quai Bickerdike aux frères Reichmann, qui voulaient y construire un Disneyland québécois. «C'était un geste courageux. Il s'est opposé à un projet fumeux», dit Louise Harel. Mais il subit les foudres de Bernard Landry et perd son poste.

Louise Harel le nomme au comité de transition «Une île, une ville». Là aussi, il dépense beaucoup. Un jour, la présidente du comité de transition, Monique Lefebvre, le fait venir à son bureau et lui présente des notes de frais où il facture beaucoup. «Elle lui a dit: c'est assez», raconte une source proche du dossier à l'époque.

Et quand le règne péquiste se termine, en 2003, Jean-Guy Chaput encourage Line Beauchamp à se présenter sous la bannière des libéraux. Sans états d'âme, il change d'allégeance politique et soutient l'adversaire libéral de Louise Harel, Richer Dompierre. Un geste que Louise Harel a vécu comme une «trahison suprême», raconte Yves Bernard.

Après l'élection des libéraux, Line Beauchamp nomme Chaput à la SODEC. Il entre en poste deux mois avant la fin du contrat de Pierre Lafleur, son prédécesseur, parce qu'il est sans emploi.

Ce qui laisse une dernière question en suspens: Jean-Guy Chaput se relèvera-t-il de la tempête qui l'a frappé de plein fouet la semaine dernière? Ceux qui n'aiment pas le président de la SODEC dans le milieu culturel répondent avec beaucoup d'ironie. «La semaine dernière, avec des amis, on fait des paris. Où est-ce qu'il va se retrouver, maintenant?»