Après une saison en enfer pour les festivals musicaux du Québec, l’été 2021 s’annonce encore « extrêmement difficile ». Les programmateurs tentent tant bien que mal d’attirer les artistes internationaux hyper sollicités, sans aucune garantie sur la forme ou la tenue des concerts.

Publié le 19 janv. 2021
Charles-Éric Blais-Poulin
Charles-Éric Blais-Poulin La Presse

« Aucune idée. » C’est la première réponse, aussi courte que sincère, de Laurent Saulnier lorsqu’on lui demande de quoi seront faits les Francos et le Festival international de jazz de Montréal (FIJM) l’été prochain.

« Savoir ce qui va se passer au mois de juin, ça ressemble un peu à de la science-fiction », lance le vice-président principal, programmation, événements culturels et festivals, de l’Équipe Spectra. « Je n’ai que des questions, je n’ai aucune réponse. »

Ce désarroi se fait l’écho de la majorité des événements d’envergure internationale qui réchauffent la belle saison. En temps normal, à ce moment-ci de l’année, la plupart des festivals estivaux ont signé avec des têtes d’affiche du monde entier et sont sur le point de publier leur programmation. Ces temps de COVID-19, embrouillés par une campagne de vaccination au ralenti, sont bien sûr anormaux. Comment donc attirer des artistes d’ailleurs sans rien pouvoir prédire de l’« ici » ?

« On ne prévoit pas de Francos ou de Festival de jazz avec des artistes internationaux pour le moment, admet M. Saulnier. On a de la difficulté à imaginer comment on va pouvoir mettre ensemble 2000 personnes en sueur qui vont chanter, danser et boire de la bière. »

Ce sont ces milliers de spectateurs en sueur qui permettent à bien des festivals de payer les cachets et les frais de voyage des artistes étrangers. Sans le proverbial « présentiel », les plans d’affaires resteront… des plans, avertit Louis Bellavance, directeur de la programmation du Festival d’été de Québec (FEQ).

PHOTO ERICK LABBÉ, ARCHIVES LE SOLEIL

Louis Bellavance, directeur de la programmation du Festival d’été de Québec

Le seul scénario sur lequel on travaille actuellement, c’est un scénario normal — sans distanciation [physique], sans mesures additionnelles —, parce que c’est le seul qu’on peut paramétrer du point de vue revenus et dépenses et parce que c’est le seul sur lequel reposent les offres et les cachets des artistes internationaux.

Louis Bellavance, directeur de la programmation du Festival d’été de Québec

Parmi les écueils : les vedettes qui se produisent dans les festivals bénéficient de cachets garantis. Impossible, donc, de moduler leur rémunération en fonction de l’achalandage et des profits, comme c’est le cas pour les concerts en aréna.

Capacité d’accueil limitée, fermeture de certaines salles, vente d’alcool interdite : il suffira d’un coup de vent de la Santé publique pour que tous les calculs s’écroulent. « Toute la préparation budgétaire qu’on fait saute automatiquement à la moindre contrainte », observe M. Bellavance.

La plupart des programmateurs sont actuellement en discussion avec des musiciens ou des groupes étrangers, mais attendent avant de parapher des contrats. « On monte une offre sans être très optimiste quant à notre capacité à livrer, explique le directeur de la programmation du FEQ. Il faut quand même se préparer. »

Des contrats différents

Le festival Osheaga est l’un des rares rendez-vous musicaux à avoir confirmé la présence de stars internationales : Foo Fighters, Cardi B et Post Malone doivent atterrir à Montréal à la fin du mois d’août. « Beaucoup de monde avaient leur billet de 2020, alors on voulait leur donner de l’information sur les têtes d’affiche pour qu’ils sachent à quoi s’attendre », explique Nick Farkas, vice-président à la programmation des concerts et des événements d’evenko.

« Pour les artistes, c’est un pari, poursuit-il. Si on attendait que tout soit clarifié, on ne serait pas prêts pour l’été. Si tu ne confirmes pas les artistes, tu n’en auras pas. Ils vont être en Europe ou en Asie. »

Les contrats signés pour les festivals de l’été 2020, en pleine pandémie, ont abouti dans le bac du déchiqueteur en vertu de la clause de « cas de force majeure ». Nick Farkas, encouragé par la vaccination et l’optimisme de Live Nation, le plus important promoteur international de spectacles de musique, croit encore que l’île Sainte-Hélène pourra accueillir une faune autre que des écureuils gris et des renards roux.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

Martin Roy, président et directeur général du Regroupement des événements majeurs internationaux

Du moment où le risque est connu et bien déterminé, les clauses des contrats sont différentes. Il y a beaucoup de gré à gré, notamment pour discuter de reports possibles.

Martin Roy, président et directeur général du Regroupement des événements majeurs internationaux

Nuits d’Afrique, qui fêtera ses 35 ans l’été prochain, fonde aussi beaucoup d’espoir dans son volet international. « Des artistes de partout dans le monde ont des liens très forts avec le festival », dit la cofondatrice de Productions Nuits d’Afrique, Suzanne Rousseau. « ll y a un grand sentiment d’appartenance, et on tenait à réunir des musiciens qui ont marqué les époques durant ces 35 années. Il faut être prêt à ce que les artistes ne puissent pas tourner. Pour l’instant, ça ne regarde pas bien. »

Par rapport aux défis sanitaires, Mme Rousseau compte sur les apprentissages de l’été 2020 pour proposer un festival « hybride », à la fois en personne et sur le web. « On a dû innover l’année passée et on est allés dans des sphères où nous n’étions jamais allés, comme la captation de spectacles. Ça nous donne plein d’idées pour être sûrs d’avoir une présence internationale. » Des musiciens africains joueront possiblement en webdiffusion, en direct de leur pays d’origine.

Les contrats, explique-t-elle, aborderont différentes avenues de diffusion.

Autant de plans que de règles

Le manque de prévisibilité : voilà où le bât blesse, selon Martin Roy, président et directeur général du Regroupement des événements majeurs internationaux (REMI), qui réunit une trentaine d’événements majeurs au Québec. « La question se pose avec plus d’acuité : qu’est-ce qu’on va pouvoir faire rendu au mois de juin ou de juillet ? Il vient un moment où il faut absolument aller de l’avant, choisir un scénario et le mettre en place. »

Il rappelle que Québec avait exigé, le 10 avril dernier, l’annulation des grands événements jusqu’au 31 août 2020. « Ça avait le mérite d’être clair. » M. Roy souhaite la création d’un groupe de travail ou d’une table de concertation pour étudier les différents scénarios au côté des autorités sanitaires et gouvernementales.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

Laurent Saulnier, responsable de la programmation des Francos et du Festival international de jazz de Montréal

On est en train de finaliser un plan A, un plan B, un plan C, un plan D, un plan E et un plan F. En fonction des réponses qu’on va obtenir à mille et une questions. Et en fonction du moment où l’on va avoir ces réponses.

Laurent Saulnier, responsable de la programmation des Francos et du Festival international de jazz de Montréal

Parmi ces mille et une questions : « Est-ce qu’on va avoir le droit d’accueillir 250 ou 500 personnes ? Avec quel genre de protocole ? Quel genre de distanciation ? Est-ce que seuls les shows extérieurs vont être permis, parce que le virus s’y transmet moins ? »

Si ces interrogations restent irrésolues d’ici la fin du mois de février, Louis Bellavance redoute un « point de non-retour ». « On n’est pas contre un festival hybride, mais ce ne sera pas une version hybride de ce qu’on voulait présenter. On va devoir repartir un nouveau projet avec un nouveau modèle d’affaires. »

L’Europe en avance

Pendant que les festivals d’ici sondent leurs options, de nombreux pays européens planchent sur la tenue de concerts-tests. En décembre, le Festival de musique Primavera Sound a réuni 500 spectateurs au théâtre Apolo de Barcelone. Les mélomanes devaient porter un masque FFP2 et utiliser du gel hydroalcoolique, mais n’étaient pas tenus de respecter la distanciation physique. Huit jours plus tard, aucun participant n’avait contracté la COVID-19.

Ce genre d’expérimentation et la facilité des déplacements en Europe pourraient convaincre des artistes de privilégier le Vieux Continent à l’Amérique du Nord.

« La compétition est vive. C’est quelque chose avec laquelle on doit composer en temps normal, explique Louis Bellavance, du FEQ. Elle va être encore plus féroce cette année. Le Danemark, par exemple, prévoit une saison des festivals presque normale, parce que leur vaccination est très rapide. Ça risque d’être plus difficile de trouver des artistes pour venir ici. Encore faut-il être capable de les accueillir. »

M. Saulnier se demande, par exemple, si un band british serait prêt à faire une tournée de 20 dates au Canada en prévoyant 14 jours de vacances — et d’isolement — avant son premier concert.

« Quand est-ce que les gens qui atterrissent au pays ne seront plus obligés de subir une quarantaine de 14 jours ? se demande le manitou des Francos et du FIJM. Juste la réponse à cette question-là, ça peut virer bout pour bout. »

Plus que jamais, les festivals disent être en contact avec leurs réseaux canadien et américain pour bâtir des plans de tournée « qui se peuvent ».

« L’enjeu est d’avoir une tournée viable pour les artistes », note Suzanne Rousseau, de Nuits d’Afrique. « On a eu des rencontres avec d’autres festivals, et tout le monde est en mode “On attend”. À l’international, s’il y en a quelques-uns qui peuvent tourner, on va les faire tourner, même si c’est juste pour venir chez nous. Mais ça va coûter très cher. »

Pour Laurent Saulnier, la simple possibilité de tenir de « minirassemblements » serait une victoire en soi, peu importe la nature des programmations. « Avec tout le réalisme du monde, j’ai l’impression que 2021 va être une année extrêmement difficile pour les festivals. »

Trois pistes de solution pour les festivals

Des bulles de festivaliers

IMAGE FOURNIE PAR LE REMI

Proposition de sites de festival d’une capacité maximale de 250 spectateurs chacun

Les festivals sont enclins à revoir leurs installations pour favoriser la distanciation physique, assure Martin Roy, PDG du Regroupement des événements majeurs internationaux (REMI). La preuve : en août dernier, 2500 spectateurs se sont réunis pour un concert de Sam Fender à Newcastle, au Royaume-Uni, sans aucun contact prolongé. Dans un vaste terrain gazonné, le Virgin Money Unity Arena a installé 500 plateformes métalliques surélevées à deux mètres les unes des autres. « Cette idée de bulles de festivaliers ne nous permettrait pas d’avoir un achalandage semblable à 2019, mais il y aurait sans doute beaucoup plus de monde qu’en 2020. Ça permettrait peut-être aux festivals d’être rentables. Ou juste d’être moins déficitaires. » Selon M. Roy, il serait aisé pour les organisateurs « d’appliquer la plupart des gestes barrières, comme le port du masque lors des déplacements ». Il rappelle en outre que les risques de transmission du virus à l’extérieur sont faibles.

Des tests rapides à l’entrée

PHOTO EMILIO MORENATTI, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Tests rapides avant un concert à Barcelone

En Europe, le développement de tests antigéniques rapides, qui détectent la COVID-19 en moins d’une demi-heure, fait saliver les organisateurs de festivals. Après une expérience artistico-médicale réussie à Barcelone, la France et le Royaume-Uni planchent eux aussi sur des « concerts-tests ». « On pourrait penser, temporairement, à installer deux stations à l’entrée des festivals, l’une pour la sécurité, l’autre à des fins sanitaires », explique Martin Roy, du REMI. Or, au Canada, « on comprend qu’il n’y a pas tant que ça de tests rapides, nuance-t-il. Ottawa ne semble pas privilégier leur utilisation dans le domaine des arts et des spectacles. On a l’impression que, dans la priorisation, ça va prendre du temps avant qu’ils arrivent à nous ».

Une preuve de vaccination

PHOTO BENOIT TESSIER, REUTERS

En novembre, Ticketmaster a fait grand bruit en intégrant une option pour les promoteurs de spectacles afin de vérifier le statut vaccinal des détenteurs de billets.

En novembre, Ticketmaster, propriété de Live Nation, a fait grand bruit en intégrant une option pour les promoteurs de spectacles afin de vérifier le statut vaccinal des détenteurs de billets. Pour certains concerts, ceux-ci pourraient devoir fournir un « code de vaccination » en ligne ou présenter, le jour même, une preuve récente d’un test négatif de COVID-19. Le premier ministre Justin Trudeau ne semble pas chaud à l’idée d’un « passeport sanitaire » pour relancer les industries touristiques et culturelles. « Est-ce que les festivals et les événements seraient intéressés par une telle technologie ? Est-ce que les festivaliers réagiraient favorablement ? », se demande Martin Roy. Cette solution soulève notamment des enjeux liés à la protection des données personnelles et des libertés individuelles.