Il y a environ un an, Marie-Mai s’est heurtée à un mur qui l’a menée à remettre en question tous les aspects de sa vie. Alors qu’elle s’apprête à retourner sur scène en formule acoustique à l’occasion des Francos, nous sommes allés la rencontrer chez elle, afin de faire le point.

Josée Lapointe Josée Lapointe
La Presse

« Je te dirais que le changement, comment il se traduit dans ma carrière, c’est que c’est terminé, la course au succès. » Marie-Mai arrête de parler, les yeux mouillés. « Ça fait drôle de dire ça fort… »

Nous sommes en entrevue depuis déjà une quinzaine de minutes, bien installées (à deux mètres de distance) dans le salon de sa nouvelle maison de Saint-Sauveur. Dans les autres pièces, les ouvriers et l’équipe de télé s’activent – l’émission qui racontera l’aventure de ses travaux sera en ondes à compter du 23 septembre à Canal Vie.

J’ai terminé d’essayer d’avoir le prochain numéro un, le prochain gros show, d’essayer de trouver ce que je peux faire de mieux, de plus.

Marie-Mai

La chanteuse, qui carburait à l’ambition depuis le début de sa carrière il y a 18 ans – « J’étais focus, focus, un vrai laser » –, vient donc de changer de paradigme. Et mettre des mots sur ce qui a brassé en elle depuis un an explique la montée soudaine des émotions.

« C’est comme me libérer de ça aussi. Ça se peut que les émotions sortent encore, mais ce sont de belles émotions. » Pendant une heure d’une entrevue honnête et parfois candide, si on a senti Marie-Mai encore parfois en représentation, on a vu surtout que le travail de transformation est toujours en cours.

Et pour la première fois de sa vie, dit-elle, ce changement n’est pas calculé.

« Ce qui rend ça authentique à mes yeux, c’est que ça part d’un changement profond en moi, et pas seulement d’une envie de faire différent. J’ai vraiment frappé un mur qui m’a forcée à me poser des questions. Du genre : pourquoi je suis insécure ? Pourquoi j’ai l’impression qu’il faut que j’en fasse plus pour me faire aimer ? Pourquoi je cherche la validation dans le regard de l’autre ? C’est un gros travail intérieur, qui a des répercussions extérieures. »

Se débarrasser des carcans

À 36 ans, Marie-Mai veut donc se défaire de toutes les boîtes dans lesquelles on l’a enfermée – et dans lesquelles elle s’est enfermée elle-même. C’est la raison pour laquelle nous avons eu envie de la rencontrer, d’ailleurs. En la voyant faire un spectacle (virtuel) avec Cœur de pirate, reporter une tournée pour cause de fatigue – le « mur » en question – ou se joindre à la vague de dénonciations de l’été, quelque chose nous disait que Marie-Mai était en transition. Elle le confirme, en quelque sorte.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Pendant des années, j’ai essayé d’être là où les gens me voulaient. Je trouvais un peu mon identité là-dedans parce que je pensais que ça marchait comme ça dans la vie. Mais à un moment donné tu te réveilles et tu te dis : “Mais qu’est-ce que j’ai envie de faire ? Qu’est-ce que j’aime ?”

Marie-Mai

Travailler avec Cœur de pirate a certainement été l’un de ces gestes qui lui ont permis de se débarrasser de quelques carcans. « C’est comme si on enlevait un peu les murs et qu’on défaisait les boîtes de stéréotypes. Mais mon désir de sortir des boîtes, ce n’est pas pour prouver aux gens qu’ils ont tort. C’est juste parce que je ne suis pas quelque chose qu’on peut mettre dans une boîte. »

Trouver son essence sans renier ce qu’elle a été, avoir de nouveaux projets sans s’imposer de pression supplémentaire : c’est son grand défi. « C’est pour ça que j’avais de la misère à computer ça au début. Je me disais : “Hey, man, j’ai la plus belle vie ever, comment ça que j’ai l’impression qu’il me manque quelque chose ? »

Marie-Mai a fini par constater qu’elle n’était jamais capable d’être dans le moment présent, toujours en train de se projeter dans le prochain album, la prochaine tournée. Si cette volonté l’a littéralement propulsée – durer 18 ans dans ce métier, avec un tel succès, est un exploit –, il lui a fallu aussi calmer ses ardeurs pour trouver une certaine sérénité.

« C’est là que l’ego entre en jeu. » Elle s’arrête, cherche ses mots un peu. « Parce que l’ego, il veut toujours en avoir plus. Comment je peux faire pour être meilleure, pour en avoir plus. J’ai fait 15 Centre Bell. Est-ce que je peux en faire 16, 17, 18 ? Cette voix, à un moment, j’ai dû un peu la tamiser. L’aspect compétiteur, j’en ai eu besoin pour me rendre où je suis, mais autant c’est un moteur en début de carrière, autant ça peut t’étouffer. »

Un moteur qui étouffe, quoi. « Ha ha ha ! C’est ça ! Tout est dans l’équilibre. C’est peut-être ça vieillir, aussi. »

Retour sur scène

Cette semaine, Marie-Mai, qui est depuis au moins une décennie la reine incontestée des spectacles à grand déploiement, fera un retour sur scène après un long arrêt – la pandémie a en quelque sorte prolongé la suspension de sa tournée annoncée en décembre. Elle revient avec un spectacle acoustique, afin de « mettre les paroles en avant » et de raconter son histoire autrement. Car si le contact avec les gens lui manque, la performeuse n’est pas convaincue qu’elle aura de nouveau l’énergie pour reprendre là où elle s’était arrêtée.

« Je n’arrive pas à croire que je dis ça ! », s’étonne-t-elle.

En toute transparence, j’ai fait des shows cet été dans des cinéparcs, et cette partie de moi, la batailleuse, la fonceuse, qui faisait que j’étais capable de monter sur les grandes scènes, je la sentais un peu changée. Alors je ne voudrais pas étirer la sauce trop longtemps.

Marie-Mai

Se redéfinir sur le plan professionnel, mais aussi sur le plan personnel : Marie-Mai a annoncé cet été qu’elle n’allait plus habiter sous le même toit que son amoureux David Laflèche, le père de son enfant. C’est plus nuancé, précise-t-elle, puisqu’ils vivent environ 75 % du temps ensemble. Quand on aborde le sujet, la chanteuse s’anime beaucoup. Vraiment beaucoup.

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« Les gens pensent qu’on va se séparer, mais non ! On a juste décidé de se donner du temps de qualité, séparément et avec notre fille. Et quand on est les trois ensemble, oh my God que c’est magique ! »

Plus amoureuse que jamais, la jeune maman avait envie d’essayer de voir comment on peut former une famille différemment. Elle constate aujourd’hui qu’elle forme un couple plus égalitaire, et qu’elle est moins dépendante de son conjoint.

La réaction des gens, ça montre à quel point on est assis dans notre façon de voir les choses. Alors que ce qui rend une famille forte, dans le fond, c’est le bonheur et l’amour.

Marie-Mai

Aouter sa voix

Ce nouvel équilibre l’a aussi poussée à joindre sa voix à la vague de dénonciations qui a déferlé cet été, alors qu’elle a raconté pour la première fois publiquement une agression sexuelle qu’elle a subie à 17 ans.

« Ce désir d’être une version plus authentique de moi m’aide à partager des trucs que je n’aurais pas partagés. » Elle l’admet, elle avait regardé passer les deux premières vagues comme si elle n’était pas concernée.

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Je trouvais ça important, mais je n’allais pas voir ce que j’avais vécu. Alors que moi aussi, j’ai été cette personne-là ! J’avais trouvé un moyen de passer par-dessus et de banaliser ça. Mais je me suis rendu compte que j’avais des blessures encore, qui n’étaient pas guéries. En parler, c’est faire la paix avec ça.

Marie-Mai

Si elle trouve inspirant de voir « autant de femmes trouver une force dans le collectif ou de façon personnelle », elle juge que cette nouvelle vague montre à quel point « la société est malade ».

« Par contre, je trouve intéressant de vivre dans cette période de l’humanité, parce qu’on se pose des vraies questions. Câline que c’est le fun de voir du changement, pour la première fois depuis si longtemps ! »

Même chose avec l’autre sujet de l’heure, la diversité, qui lui tient à cœur depuis longtemps.

Ça fait partie de l’ADN de ce que je fais. La diversité avec un grand D, de toutte !

Marie-Mai

Marie-Mai a d’ailleurs lancé en juin une chanson en duo avec le rappeur Imposs – qui avait été enregistrée il y a un an. « Oui, on dirait que c’est une réponse à ce qui s’est passé cet été, mais ce n’est pas le cas ! » Pour elle, les conversations qui ont lieu en ce moment « ont attendu trop longtemps ».

« Malheureusement, il faut aller dans les extrêmes pour trouver l’égalité. Ce qui est cool en ce moment, c’est que tout ressort. Le féminisme, les orientations sexuelles, la couleur de la peau, les relations hommes-femmes, tout est dans l’air. Avant on n’était tellement pas là. Là, c’est ayoye man, c’est électrique ! C’est puissant, je trouve. »

La suite

Outre l’émission de télé et les spectacles du MTelus, Marie-Mai caresse plein de « projets cool » qui lui ressemblent, compte commencer à sortir des chansons à la pièce, mais semble très loin d’un nouvel album, espère faire une tournée acoustique dans les prochaines années avec son chum. « Dans ce désir de me rapprocher de moi, je veux vraiment que dans ma carrière, on sente cette proximité. »

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L’entrevue est finie, Marie-Mai, qui était pieds nus, enfile ses chaussures pour se prêter au jeu des photos avec sérieux. Elle nous dit ensuite au revoir avec la même bonne humeur radieuse que lorsqu’elle nous a accueillis. « Ça va bien partout », a-t-elle lancé à un moment pendant la rencontre. Il y a une vie après la course à la performance, et elle est bien belle.