Depuis 15 jours, Pierre Lemaitre a le sentiment de vivre dans une «essoreuse sans télécommande». Tout se bouscule: les rendez-vous qu'il enchaîne à un rythme tel que parfois, il se déplace de l'un à l'autre en moto, pour déjouer le trafic parisien. Les flashes des photographes qui crépitent à la descente d'un taxi. Après quelques jours de ce régime, le romancier a eu l'impression de perdre le contrôle de sa vie, de confondre les rendez-vous, les noms des journalistes.

Agnès Gruda LA PRESSE

Cette frénésie, il jure ne pas l'avoir anticipée, tant il était convaincu que son nom finirait par être éjecté de la liste des finalistes au Goncourt 2013. L'auteur du roman Au revoir là-haut, qui a finalement obtenu ce grand prix littéraire français, jure qu'il s'attendait à ce que les jurés se dégonflent au fil d'arrivée. Il le dit sans émotion, avec une sorte de détachement analytique: «J'étais convaincu que ma provenance du roman populaire jouerait contre moi.»

Quand il évoque le regard que le milieu littéraire porte sur les romans populaires, Pierre Lemaitre ne blâme personne. Mais il note que l'Académie Goncourt a l'habitude de choix plus «pointus». S'étonne qu'un journaliste ait évoqué Au revoir là-haut comme son premier roman, comme si ses livres précédents ne comptaient pas. Et constate qu'avec le Goncourt, il n'est plus perçu simplement comme un auteur.

«Je suis devenu écrivain.»

Plaine et forêt

Venu à la littérature sur le tard, avec un premier livre publié en 2006, à 55 ans, Pierre Lemaitre a creusé sa niche dans le polar. Un genre qui impose une série de contraintes: «Il faut une enquête, un crime, des rebondissements.»

Son premier livre, Travail soigné, lance la carrière de l'enquêteur Camille Verhoeven et celle de son créateur. Les lecteurs ont suivi, permettant à Pierre Lemaitre de vivre rapidement de sa plume, luxe inappréciable pour ce formateur de profession.

L'idée d'Au revoir là-haut a germé deux ans après la parution de ce premier polar. Mais son éditeur lui a conseillé de ne pas trop dérouter son public. Pierre Lemaitre a donc continué à faire travailler l'inspecteur Verhoeven. Le besoin de casser le moule du polar a fini par s'imposer.

Avec ses contraintes, le roman noir, «est une forêt où je slalomais entre les arbres», dit l'écrivain. En se lançant dans son épopée ancrée dans l'après-guerre 14-18, il a eu l'impression d'évoluer dans une «plaine», un grand espace de liberté.

Monuments aux morts

Pourquoi avoir campé ce roman dans le cadre de la Première Guerre mondiale? Pierre Lemaître assure que le centième anniversaire du déclenchement du conflit n'a pas joué dans ce choix. Du moins, pas consciemment.

C'est plutôt sa fascination d'enfance pour les monuments aux morts, communs à tous les villages français, qui l'a poussé vers ce thème.

Au hasard des lectures, il découvre que ces monuments ont été produits en quantité industrielle et découvre le «scandale des sépultures», survenu en 1922. Puis, il tombe sur un livre racontant les difficultés des soldats démobilisés. C'est sur cette double trame qu'évoluent les personnages de son roman, dont l'un, blessé, n'a plus de visage.

L'auteur reconnaît qu'il n'a pas tenté de représenter une réalité morphologique avec son Édouard, personnage «à la limite du réalisme» qui incarne l'horreur. Pour y croire, il faut faire confiance à l'auteur...

Pierre Lemaitre se décrit comme un écrivain de gauche. Son roman parle donc, aussi, d'exclusion sociale. Un thème toujours d'actualité, puisque ces soldats abandonnés font écho aux itinérants d'aujourd'hui, «ceux que l'on enjambe devant un guichet de banque».

L'écrivain a d'ailleurs eu un pincement au coeur en lisant les critiques tièdes dans Libération et Humanité, deux journaux de gauche, et seules notes dissonantes dans un concert d'éloges. Mais il refuse de s'attarder là-dessus.

L'élégance tranquille

Pierre Lemaitre habite Courbevoie, en banlieue de Paris. Et c'est au Garden Café, situé au pied de son immeuble, qu'il m'a donné rendez-vous, mercredi.

L'entrevue devait durer 20 minutes, elle s'est prolongée pendant une heure. Veston beige sur t-shirt noir, l'auteur affiche une sorte d'élégance tranquille. Affable, délicat, il s'empresse de venir à mon aide quand j'ai du mal avec l'emballage de mon petit-beurre. Quand il se décrit comme «un mec qui raconte une histoire», on sent que sa modestie n'est pas feinte. Et c'est sans l'ombre de la moindre agressivité qu'il me reproche de ne pas avoir «suspendu mon incrédulité» et d'être restée au seuil de son livre. Puis il s'empresse d'assurer que ce n'est absolument grave.

Et après le Goncourt? Pierre Lemaitre caresse l'idée d'une fresque historique, qui ira de 1915 à 2015, avec une série de romans qui se «toucheront par un coin», sans vraiment se prolonger. Dès que l'essoreuse ralentira son cours...

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AU REVOIR LÀ-HAUT. PIERRE LEMAITRE. ALBIN MICHEL, 566 PAGES.



Extrait Au revoir là-haut

«Albert s'assit là, bêtement, en tailleur, face à l'armoire qui grinçait, immédiatement hypnotisé par ces scènes, pour certaines rapidement crayonnées, pour d'autres travaillées, avec des ombres profondes faites de hachures serrées comme une mauvaise pluie. Tous ces dessins, une centaine, avaient été faits ici, sur le front, dans les tranchées, et montraient toutes sortes de moments quotidiens, des soldats écrivant leur courrier, allumant leur pipe, riant à une blague, prêts pour l'assaut, mangeant, buvant, des choses comme ça. [] En le feuilletant, Albert en eut le coeur serré.

Parce que, dans tout cela, jamais un mort. Jamais un blessé. Pas un seul cadavre. Que des vivants. C'était plus terrible encore parce que toutes ces images hurlaient la même chose: ces hommes vont mourir.»