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Le Canada métis de John Saul

John Saul... (Photo: Ivanoh Demers, La Presse)

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John Saul

Photo: Ivanoh Demers, La Presse

À son arrivée au Québec, Samuel de Champlain a mis en place une politique de mariages mixtes avec les Autochtones. «Nos garçons se marieront à vos filles et nous ne formerons plus qu'un peuple», a-t-il affirmé à ses alliés amérindiens.

Un siècle plus tard, les Britanniques ont appuyé leur conquête de l'Acadie française en donnant des primes aux soldats qui mariaient des Autochtones, parce que cela facilitait les alliances contre les Français. Plus tard, la Compagnie de la baie d'Hudson a suivi la même stratégie pour s'implanter dans le Grand Nord.

 

À la fin du XVIIIe siècle, les loyalistes qui ont fui les États-Unis indépendants pour gagner le Canada formaient une mosaïque hétérogène. Allemands, Irlandais, Écossais, Noirs et Autochtones étaient beaucoup plus nombreux que les Anglais parmi les rangs loyalistes. La plupart d'entre eux provenaient de la frontière, et étaient habitués à traiter d'égal à égal avec les Autochtones.

Ces trois tableaux constituent la preuve que le Canada a toujours été un pays métis, où les notions européennes d'identité nationale et raciale ne s'appliquent pas, selon le philosophe John Saul. Son dernier livre, Mon pays métis, poursuit la réflexion entamée dans Réflexions d'un frère siamois. Oubliez les deux solitudes et même les trois peuples fondateurs: le Canada est la preuve vivante que la négociation continuelle entre plusieurs cultures - dont le nombre peut varier au gré de l'immigration - est la voie de l'avenir.

Les exemples que donne M. Saul sont variés. L'assurance maladie est comparable à la banque alimentaire des communautés cries, dont chaque membre peut prendre ce dont il a besoin pour préparer ses repas. Le maintien de la paix par les Casques bleus de l'ONU est une stratégie comparable aux négociations constantes entre les peuples autochtones du début de la colonie. Un chef mohawk aurait dit à René Lévesque qu'ils avaient une conception similaire de la souveraineté. Le Canada est le seul pays au monde où les colons européens ont partagé le pouvoir avec les Autochtones au moyen de mariages mixtes.

Aux origines du projet

L'origine du livre remonte à plus de 30 ans, quand M. Saul travaillait avec Maurice Strong pour mettre sur pied Petro-Canada. «Quand nous visitions les communautés autochtones des Territoires-du-Nord-Ouest, j'était frappé par les chefs qui nous expliquaient qu'il y avait autre chose que les investissements, le partage des revenus et le développement économique», explique M. Saul, en entrevue dans la voiture de son attachée de presse alors qu'il se rendait à l'aéroport à la fin d'un séjour particulièrement chargé à Montréal. «J'arrivais de France, j'étais rationnel. Ça ne cadrait pas avec ma vision du monde.»

La réflexion de M. Saul jette un éclairage intéressant sur un débat soulevé récemment par certains historiens anglo-saxons, notamment Niall Ferguson, qui avancent que l'Europe est en paix depuis la Seconde Guerre mondiale à cause des déplacements de population massifs qui ont rendu les pays ethniquement homogènes (plus de 12 millions d'Allemands ont été expulsés d'Europe de l'Est, notamment). Ce raisonnement peut expliquer la guerre en Yougoslavie et la paix en Turquie, et justifier la partition de l'Irak.

John Saul estime que ce type d'analyse est «typiquement européenne» et ne peut s'appliquer ailleurs dans le monde. Il établit une distinction supplémentaire entre le Canada et les États-Unis, un pays fondé par une «guerre civile anglaise» qui souffre du même problème de monolithisme culturel que l'Europe.

Accommodements raisonnables

Les sursauts de nationalisme culturel au Canada sont des aberrations, selon M. Saul. Par exemple, il considère que la crise des «accommodements raisonnables» a été gonflée et que la commission Bouchard-Taylor a réussi à la ramener à ses justes proportions. Le débat sur la laïcité au Québec est fait «d'arguments parisiens démodés».

L'autre pôle important de Mon pays métis est la «haine de soi» qui guide les élites canadiennes, «incapables d'incarner» les valeurs de métissage. Il tire à boulets rouges sur les médias qui portent plus d'attention aux Oscars qu'aux films canadiens, et qui «ont dissuadé nos élites de débattre publiquement de l'Irak» - comme preuve, M. Saul cite le tollé qu'a suscité la parodie de Brokeback Mountain, avec Bush et Harper dans le rôle des cowboys homosexuels, à laquelle a participé André Boisclair.

Le bilan environnemental et économique des politiciens canadiens est déplorable, selon le philosophe de 61 ans. Il avance que les revendications territoriales en Arctique seront jugées à l'aulne de la pollution générée par l'exploitation des sables bitumineux. Et il affirme que «quand nous visitons la plupart des autres démocraties occidentales, nous ne voyons pas une telle pauvreté. Les bouches d'aération ne sont pas décorées de citoyens».

Le Canada devrait défendre ses fleurons économiques des acquisitions par des groupes étrangers, selon lui. Il cite des hommes d'affaires indiens et français, peut-être rencontrés lorsqu'il accompagnait sa femme, l'ex-gouverneure générale Adrienne Clarkson, dans ses voyages, et mentionne le cas d'Alcan, mais pas ceux des banques et des télécommunications, protégées par des lois garantissant une propriété canadienne. Il estime que le libre-échange a été beaucoup moins rentable que ne l'affirment les économistes, citant une étude qui a remporté en 2005 la première place, ex-aequo, du concours étudiant d'essais du Forum économique progressiste.

L'avant-dernier essai de M. Saul annonçait la fin de l'ère de la mondialisation. La crise financière actuelle montre que le verdict était juste, selon M. Saul. «Les économistes se sont malheureusement penchés sur un débat futile sur le libre-échange et le protectionnisme. Je pense que la question fondamentale est plus profonde: la notion de marché est basée sur le concept de rareté, alors que le monde moderne est en surplus chronique.»

À noter, le livre ne comporte pas d'index. John Saul explique qu'il voulait que sa thèse soit entendue dans son ensemble, plutôt qu'être consultée en morceaux.

Mon pays métis

John Saul

Boréal, 345 pages, 32,95$

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